Une mort lente ~
~~ Dorohedoro - HOLE
Pendant que les canons de Nephelia étaient braqués sur Zaggni et Pari, Grei filait comme le vent vers l’immense Tour Nephelia. Le temps où il se déplaçait avec l’aide d’un nénuphar était bien loin… Le nuage gris arriva à destination en moins d’une minute. La zone était déserte. Tout le monde semblait s’être enfui ou avoir été évacué. C’était tant mieux.
En revanche, cela signifiait que Duorukh avait déjà tout préparé à l’avance…
Comme prévu, Grei trouva la trappe à l’arrière de la tour. Elle était grande ouverte, sans barrière et sans garde pour la protéger… Était-ce un piège ? Les doutes prirent possession de Grei. Il attendit quelques secondes, se demandant s’il lui fallait vraiment descendre.
De toute façon, il ne pouvait plus faire demi-tour alors, sans réfléchir davantage, il entra.
En bas, il découvrit un souterrain similaire à celui des cavernes qu’il avait visité sur le Continent Vert. Cependant, il y avait une étrange lueur tamisée qui y régnait… Des milliers et des milliers de minuscules perforations avaient été creusées dans la terre. Elles laissaient passer la lumière du jour par le plafond.
Cela donnait aux cachots une atmosphère presque paisible.
Grei se mit donc à courir le long du couloir enterré. Il y avait des chambres de part et d’autre de ce couloir. Chacune faisait à peu près quatre ou cinq mètres carrés, une taille ridiculement petite. Dans chacune de ces cellules, il y avait des lits vieillots, laissés dans un état piteux. Ils étaient drôlement semblables à ceux de la hutte de Baadal.
Cet endroit dégageait l’odeur d’une grande histoire. Grei la voyait à travers son imagination. Ces tunnels avaient été creusés par la résistance lors du terrible règne d’Aroy. L’Ancien Baadal, Tsim, le petit Duorukh et même Lokarn, le père de Pari… Tous ceux-là y étaient passés.
Notre héros continuait de courir comme un forcené en criant le nom de son maître mais ce couloir paraissait infini… Il semblait plus grand que la cité elle-même ! De plus, Grei ne ressentait aucun zîn… Peut-être que Baadal n’était plus là… Peut-être qu’il avait fait erreur en entrant ici… Mille questions défilaient dans sa tête.
Après encore quelques minutes à parcourir la prison, Grei était presque au bout et il n’y avait toujours aucune trace de Baadal. Les rumeurs que racontaient les amis d’Urnaa étaient-elles fondées ? Grei se fatiguait bien plus à réfléchir qu’à courir…
Toutefois, arrivé à la dernière cellule, Grei eut une surprise… Il y avait une barrière noire qui bloquait son entrée. Cette barrière était probablement la même qui était censée se trouver à l’entrée des souterrains, celle dont avait parlé Urnaa.
Ce sombre mur lui rappela les boucliers d’énergie que pouvaient ériger les Magimals. Eux avaient le pouvoir d’invoquer les esprits. Était-il possible de créer une barrière comme telle sans leurs pouvoirs ? Pari y avait déjà songé mais, cette fois, c’était Grei qui se rendait compte du mystère qui entourait cette barrière…
Enfin, le plus important restait de savoir ce qu’il y avait de l’autre côté. Peut-être que le piège se trouvait là, derrière… Cela n’avait plus d’importance. Le cœur de notre héros restait tranquille. Il n’avait plus le temps d’avoir peur. Grei releva fièrement la tête et tenta de toucher la barrière.
À peine l’eut-il effleuré qu’il sentit le bout de ses doigts brûler. Cette sensation était dix fois plus aiguë que celle qu’il avait ressentie avec les flammes d’Aggniz…
Grei entoura son poing de vaha puis il frappa la barrière d’un coup sec. Un énorme bruit résonna à travers les cachots mais, malheureusement, il n’y eut aucun effet sur l’étrange cloison. Forcément… On ne se débarrassait pas d’une barrière comme celle-là aussi facilement. Il se mit donc à frapper de plus en plus fort… et toujours en vain…
La seule carte qui lui restait était le tsu. En utilisant ce pouvoir dévastateur, il risquait de faire trop de dégâts. Si Baadal était réellement derrière, il ne pouvait se le permettre.
Une idée lui vint.
Il ferma les yeux et se concentra. Il prit une profonde inspiration et posa ses deux mains contre la barrière. Il avait rarement ressenti une douleur si intense… Il la supporta du mieux qu’il put. Le namia se propagea partout sur la surface de la barrière et, après quelques instants, l’eau avait pris la forme du mur d’énergie.
Alors, d’un seul coup, Grei envoya un intense et brutal flux d’air concentré, la barrière se brisa sous la pression, provoquant un puissant bruit de vitre brisée.
Grei fut projeté contre le mur derrière lui mais en ressortit indemne, à l'exception de ses mains dont la peau s’était désagrégée… Enfin, malgré cela, il avait réussi !
L’intérieur de la cellule était plongé dans l’obscurité. Ici, les petits canaux de lumière étaient absents. La pièce semblait vide, il n’y avait même pas de lit. Pourtant, il y avait bel et bien quelqu’un sur le sol, assis contre le mur. On ne pouvait voir qu’une silhouette…
Malgré la disparition de la barrière, Grei ne ressentait toujours pas le zîn de l’individu, comme si la mort l’avait déjà emporté. Le nuage gris sentit son cœur accélérer ses battements…
Il s’approcha tout doucement et c’est alors qu’il se rendit compte que c’était quelqu’un qu’il connaissait bien… Pourtant, cet elem ne ressemblait plus à celui qu’il avait été.
Grei n’en croyait pas ses yeux, ses yeux qui semblaient prêts à sortir de leurs orbites tant il les écarquillait. Son sang se glaça et il fut pris d’un malaise soudain.
Ce nuage sur le sol, il était borgne, il avait deux grandes cicatrices telles des griffures sur son œil droit, ses cheveux étaient longs et tombaient jusqu’au bas de son dos.
Le vieil elem nuage plein de vie qui l’avait recueilli tout de suite après sa naissance avait laissé place à cet individu au bord de la mort, la peau sur les os, le regard vide et la conscience éparpillée.
Grei était à des lieues d’imaginer qu’il retrouverait l’Ancien Baadal dans un état pareil. Duorukh ne l’avait pas tué, il l’avait laissé dépérir seul et privé de tout. Un nuage a, certes, besoin de se nourrir mais ce dont il a surtout besoin pour subsister, c’est la lumière du jour. Une ressource vitale pour les êtres de la surface.
Dans sa cellule, on avait couvert le plafond, sûrement à l’aide de cette même matière sombre et belliqueuse dont était faite la barrière… Ainsi, ils avaient essoré tout le pouvoir et tout l’être qu’était Baadal. Pourrait-il retrouver sa santé un jour ? Rien n’était moins sûr. Aux yeux de Grei, ce sort était bien plus horrible que la mort elle-même…
Il s’approcha du visage complètement ridé et dépéri du vieux nuage blanc puis l’appela d’une voix tremblotante :
— Ancien Baadal… C’est moi, Grei ! Revenez à vous, je vous en prie ! Vous m’aviez promis que l’on irait ensemble à la rencontre des Dieux ! Je suis venu vous faire tenir cette promesse !
Le regard de Baadal se posa lentement sur notre héros. Ses sourcils se relevèrent légèrement et sa bouche s’ouvrit… mais aucun son n’en sortit. Malgré tout ce temps passé dans l’ombre, la vie était encore présente en lui. Oui, Baadal continuait encore à se battre au fond de ce corps en ruine.
Alors, après le déni et la tristesse, la colère vint s’emparer de Grei. Ses dents se serrèrent et son regard se perdit dans le vide… Il se voyait déjà en face du chef de Nephelia.
Tout à coup, il enfonça violemment son poing dans le sol. Son mouvement fut si vif et puissant que la roche éclata jusqu'à faire trembler tout le souterrain… Il se releva, essoufflé, puis se tourna vers l’entrée de la cellule. Enfin, il tonitrua aussi fort qu’il put le nom de celui qu’il comptait massacrer :
— DUORUUUUUUUKH !!!
« Grei a soif de vengeance. Sa haine dépasse tout entendement.
Dehors, Duorukh l’entend. »




