Case départ ~
~~ Spirited Away - One Summer’s Day
Le groupe resta quelques jours en compagnie du couple. Même Pari, malgré sa fatigue persistante sous sa forme elemienne, demeura auprès d’eux. Elle fut placée dans la chambre d’Apple. Ainsi, elle put profiter de tous les mets exquis de ses hôtes carnivores. Comme son épouse, Serazé se révéla être un véritable cordon bleu !
Douze jours plus tard, Apple se sentait mieux. Ses pleurs avaient diminué. Ses moments d’absence et ses nuits de gémissements ne cessèrent pas pour autant. Pari ne l’empêchait pas d’exprimer les sentiments qui grondaient en elle mais elle essaya quelquefois de la réconforter un peu. C’était aussi afin de pouvoir dormir tranquillement.
Tous furent enchantés quand la pomme fut capable de se déplacer toute seule. Elle allait parfois prendre un bain de soleil dehors lorsque personne ne traînait aux alentours. Et lorsque Nivora recevait d’autres patients, tout le groupe allait se réfugier dans la chambre d’Apple. Heureusement que les esprits de Pari étaient là pour masquer leurs zîns !
Chaque soir, Apple tentait de convaincre Pari. Elle insistait sans relâche… À tel point que, contre toute attente, la Dame Blanche finit par accepter de la prendre avec eux. Il n’y avait pas besoin de demander leurs avis aux autres. Aggniz accepta sans rechigner et Grei avait en fait prévu d’inviter Apple lui-même.
Arriva finalement le jour du grand départ. On aurait dit un matin comme les autres… mais il était pourtant l’heure des adieux.
Tous s’étaient réunis derrière la maison de façon à ce que personne ne les voit. Il était tôt mais il commençait déjà à y avoir du mouvement au village. Heureusement, le marché de viande était ouvert. La plupart des villageois dehors se trouvaient là-bas. La voie était donc libre pour nos amis. Serazé attendait un peu plus loin pour les escorter jusqu’à la sortie.
Cependant, avant qu’ils ne s’en aillent, Nivora souhaita leur dire un mot.
— Vous n’êtes pas resté bien longtemps, dit la guérisseuse, le visage triste. Vous êtes sûrs que vous ne voulez pas rester encore un peu avec nous ? Il n’y a pas le feu… Du moins pas encore !
— Ne vous inquiétez pas, lui répondit Pari. Vous en avez assez fait. Il nous faut partir maintenant… D’un côté, si ça ne tenait qu’à moi, je serais restée pour vos plats !
— Merci beaucoup, ma belle ! Bon… Eh bien… C’est passé si vite… Je dois avouer que je me suis habituée à votre présence. Vous allez me manquer ! Et toi, Apple, tu es sûre que ça va aller ?
Elle s’abaissa au niveau de la pomme qui faisait à peine la moitié de sa taille et lui fit un grand sourire. Évidemment, Apple commença à pleurer. Elle ne voulait pas quitter ces gens. Surtout Nivora, elle avait pu trouver réconfort auprès d’elle. Eh oui… La grande et fine elemme aux dents pointues ne faisait plus peur à personne. Aujourd’hui, elle inspirait la bonté !
— Je sais que tu es bien décidée, chuchota-t-elle à son oreille tout en lui caressant doucement les cheveux. Sois forte et fais honneur au Continent Vert, ma chérie !
— Oui, répondit simplement Apple, les poings serrés, la posture fière mais le visage en larmes.
Ensuite, Nivora alla vers Pari. Elle posa ses mains sur ses épaules et lui dit :
— Toi, tu es la plus belle créature que j’ai vue de toute ma vie, tu le sais ça ?
— Merci mais, pour moi, je suis la plus belle sous ma forme animale !
— Prends soin d’Apple, ricana Nivora.
La Dame Blanche hocha la tête en signe d’acquiescement. La guérisseuse agrandit alors son sourire puis elle se tourna vers Grei et Aggniz avant de s’exclamer :
— Vous avez deux femelles magnifiques qui vous accompagnent ! J’espère que vous avez conscience de votre chance… Vous avez intérêt à bien vous tenir et à rester gentils !
— Dites ça à Pari aussi s’il vous plaît ! répondit Aggniz.
— La ferme ! tonna la chouette elemienne.
Grei rit et Aggniz leva les sourcils en fixant Nivora, cela voulait dire : « Ah ! Vous voyez bien ! ». Cela ne se voyait pas tant que cela mais Grei et Aggniz aussi sentaient la tristesse serrer leur cœur en quittant le couple de Dionée.
— Merci pour tout ! dit Grei avec un sourire timide. Nous vous sommes éternellement reconnaissants pour tout ce que vous avez fait.
— Cela dit, nous aurions aimé avoir la localisation exacte de la Pierre Hal, compléta Aggniz de manière inopinée. Mais bon, nous vous remercions pour les indications que vous nous avez données. Avec l’aide des Dieux, nous réussirons à la trouver !
— Il est ainsi, répondit Nivora en fermant les yeux. Je ne peux rompre cette promesse que je me suis faite. Et puis, je te l’ai dit, je n’ai plus aucune carte. J’espère que vous me pardonnerez…
— Ce n’est rien ! fit Grei. Ne faites pas attention à la tête brûlée…
Nivora s’était décidé à rester inflexible. Après quelques jours passés en compagnie des voyageurs, elle avait appris à les connaître, elle leur faisait confiance et savait leurs intentions nobles. Toutefois, elle refusa de leur dire où se trouvait la Pierre Hal… Elle n’aurait pu se le pardonner si un nouveau malheur était arrivé par sa faute.
C’est alors que Serazé était entré en jeu et l’avait poussée à s’ouvrir un peu. Sentant la gravité de leur quête, il insista auprès de sa compagne pour qu’elle les mette au moins sur la bonne case départ.
Elle finit donc par leur dévoiler que sa sœur Karini était entrée dans une grotte profonde entourée de marécages. « Une zone silencieuse, vidée de son sang, vidée de sa vie. Un endroit comme figé dans le temps, comme mort. »
Tous ces éléments restaient flous… Des paysages tels que celui-ci pouvaient se trouver à la pelle sur le Continent Vert. Grei supplia Nivora de leur donner plus d’informations, il lui raconta son histoire et lui parla de l’Ancien Baadal. Il lui répéta plusieurs fois à quel point il n’avait pas de temps à perdre…
Alors, elle ajouta un dernier détail : cet endroit n’était pas aux abords de l’océan, il se trouvait quelque part vers le centre du Continent Vert… Cette fois, c’était sûr, ils avaient une belle longueur d’avance sur Kazan !
Alors qu’ils s’apprêtaient à partir, Nivora rappela discrètement Grei. Il se retourna vers la grande elemme tandis que les trois autres continuèrent à marcher pour rejoindre Serazé qui les attendait un peu plus loin devant.
— Grei, je sais que tu n’es pas un nuage comme les autres, déclara alors la guérisseuse. Durant nos voyages, moi et ma sœur avons rencontré un groupe de nuages. Ils m’ont beaucoup parlé de tes semblables… les nuages gris.
— Ah… et… que vous ont-ils dit ? demanda Grei, craignant déjà les mots qui allaient suivre.
— Pas de très belles choses… mais ils étaient dans l’erreur. Tu ne corresponds en rien à ce qu’ils m’ont décrit. Mais je voulais te parler de quelque chose de plus important aussi…
— Si c’est par rapport à Apple, ne vous inquiétez pas. Je ferai tout pour…
— Non, non, ça je le sais bien, dit Nivora en souriant. Je voudrais te parler de ta quête personnelle… Tu cherches une raison à la vie et tu pars te révolter contre les Dieux…
— Comment le savez-vous ?
— On le sent à travers tes paroles… Grei, si tu veux un conseil, prends garde à la colère et garde toujours patience, quoi qu’il arrive, même dans le cas où le ciel devrait te tomber sur la tête… ce qui serait le comble pour un nuage, n’est-ce pas ?
— Je ne suis pas sûr de bien compren…
— Mais tu as raison, prends surtout soin de ma petite Apple, sinon je ne te le pardonnerai pas !
Puis, elle poussa Grei vers ses camarades qui l’attendaient avec Serazé. Ils se sourirent une dernière fois. Il la remercia encore du fond du cœur et s’en alla rejoindre ses compagnons en faisant d’innombrables signes d’au revoir à la grande Nivora. Et c’est seulement lorsqu’ils furent partis que les larmes de la guérisseuse du clan de Dionée se mirent à couler…
Grei ne put s’empêcher de craindre la suite pour ces gens. Tous ceux qui l’avaient aidé en avaient pâti, frappés par cette soi-disant malédiction qui le poursuivait partout où il allait. Il pria pour qu’ils ne connaissent pas le même sort que les autres. Toutefois à qui adressait-il ces supplications ? À n’importe qui, sauf les Dieux.
— J’espère que vous réussirez à remplir votre mission, elle n’est pas des plus faciles ! s’exclama Serazé alors qu’ils marchaient en direction de la sortie.
Personne ne lui répondit. En fait, tous furent surpris par ses paroles. Serazé, contrairement à son épouse, était toujours resté assez distant… Voyant que personne ne réagissait, le colosse vert se racla la gorge et reprit :
— Je voulais vous dire quelque chose… Notre clan ne voit pas les étrangers d’un très bon œil. Nous avons eu quelques incidents, allant de ridicules petites farces jusqu’aux véritables attaques sanguinaires. Cela venait même d’enfants parfois… La dernière fois, le petit elem qui s’est invité chez nous a tenté de mettre le feu à notre village.
— Carrément ? fit Aggniz.
— Si vous n’aviez pas votre amie grièvement blessée, je vous aurais renvoyé directement.
— Les peuples du Continent Vert sont pourtant connus pour leur ouverture et leur hospitalité, remarqua Pari.
— C’est vrai. Nous portons beaucoup d’importance au respect. Cependant, sache que le mal se trouve partout. Certains nous considèrent comme des barbares car nous nous nourrissons de viande. Et puis, il y a notre apparence aussi… Nous sommes « différents ». Voilà tout.
Grei fut touché par les paroles du bâtisseur. Elles lui rappelèrent sa propre histoire. La discrimination existait donc aussi sur le Continent Vert, Grei n’était pas un cas isolé !
Les autres se demandaient surtout pourquoi Serazé leur parlait de cela maintenant. Pourtant, aucun d’entre eux n’osa le lui demander, pas même Pari…
Ils arrivèrent finalement à l’endroit où ils s’étaient rencontrés, devant la petite faille au milieu des remparts. Pari reprit sa forme de chouette géante et fit monter Apple sur son dos. Maintenant était venu l’heure de repartir vers l’inconnu.
— J’aurais voulu mieux vous accueillir, avoua finalement Serazé.
Il s’excusait. Ces paroles n’étaient pas des paroles jetées en l’air. Elles contenaient de la sincérité et du regret. Ils étaient carnivores et avaient une apparence singulière, cela ne signifiait rien à l’égard de leurs valeurs, c’était un fait. Ce monde avait beau être rongé par le mal, il était aussi peuplé par d’innombrables âmes généreuses…
Pour Grei, les paysages extraordinaires de la planète ainsi que ces âmes-là étaient ce qui rendait à la vie sa beauté.
Serazé ne leur dit rien de plus, il sourit simplement. Le connaissant, c’était déjà énorme ! Tous baissèrent la tête en signe de remerciement et de respect. Mais avant qu’ils ne s’en aillent pour de bon, le charbon ardent ajouta une dernière chose :
— Vous devriez vite déguerpir, dit-il le visage grave. L’Empire Ardent sera sur vous avant le mois prochain… Je vous aurais prévenu !
— Ne t’inquiète pas, les mesures ont été déjà prises, lui répondit Serazé. Merci pour ta bienveillance, Aggniz.
Il l’avait appelé par son nom. C’était bien la première fois que cela arrivait, c’était d’ailleurs la seule fois où il avait appelé l’un de ses invités par son nom…
— Bienveillance ? ricana l’elem de feu. Si je dis ça, c’est surtout pour mettre des bâtons dans les roues de Kazan. Ne te méprends pas, le géant vert.
— Quoi ? murmura Serazé, interloqué.
— Ah, et j’ai failli oublier un truc… je ne suis pas Aggniz, continua l’elem charbon en faisant un clin d’œil à Pari. Je suis Zaggni !
Ce tutoiement soudain et ces derniers mots laissèrent Serazé perplexe. Le bâtisseur ne répondit rien. Il les laissa déguerpir. Enfin, avant de retourner auprès de son épouse, il les regarda s’envoler vers leur prochaine destination, la Pierre Hal.




