Apple ~
~~ Clannad - Snowfield
C’était la première fois que Grei voyait l’elemme rouge de si près. Il était si désolé que ce soit dans de telles circonstances… L’un de ses yeux avait perdu sa couleur, probablement était-elle devenue à moitié aveugle. Seul son œil droit avait pu conserver son éclat d’or, il semblait qu’un trésor inestimable s’y cachait.
Malgré son état, l’elemme ouvrit doucement la bouche et commença à parler tout bas :
— Je te reconnais. Tu es celui qui passait me regarder tous les matins.
Grei écarquilla les yeux. On aurait dit un poisson en train de s’étouffer. Il était bien embarrassé à l’idée qu’elle sache ce qu’il avait commis. Pour autant, il fut soulagé de l’entendre parler. Il voyait un peu d’espoir renaître en lui.
— Tu le savais ? lui demanda-t-il.
Mais elle ne répondit pas. Ses yeux étaient en train de se refermer. Grei les en empêcha en recommençant à crier :
— HÉ ! RÉVEILLE-TOI ! N’ABANDONNE PAS !!!
Pari était revenue. Après avoir remarqué que Grei ne la suivait plus, elle se doutait qu’il était arrivé quelque chose mais elle ne s’attendait pas à voir cette scène-là. Battant doucement ses ailes dans le ciel, elle observa en silence. Elle sentait le zîn de l’elemme écarlate s’amenuiser rapidement. Il pouvait s’éteindre à tout instant…
Grei la prit sur son dos en faisant bien attention à ne pas la brusquer. Elle poussa de légers gémissements signifiant sa souffrance. Alors, sans attendre, Grei se mit de nouveau à courir vers l’océan. C’était ce genre d’effort désespéré et irréfléchi qui lui donnait un caractère de héros, un caractère que l’on ne voyait pas en lui habituellement…
En le voyant, Pari trouva son geste noble. Elle pensa à ceux qui l’avaient condamné seulement pour sa couleur. Ce qu’elle voyait là, ce n’était pas qu’un nuage gris, c’était quelqu’un avec une conscience, une morale et une forte empathie. Néanmoins, sur ce tableau, il semblait si fort et, en même temps, si faible… tel un guerrier déchu refusant sa défaite.
Tandis qu’il courait, la jeune elemme perdait petit à petit de son éclat. Ses dernières forces la quittaient. Après quelques minutes, elle finit par chuchoter :
— S’il te plaît… J’ai si mal… Je voudrais juste… m’allonger un peu.
Alors Grei ralentit et alla la déposer à un endroit qui n’était pas encore trop pris par le feu. À bout de souffle, il en profita pour faire une pause lui aussi. Il n’avait pas fait la moitié du chemin qui menait à l’océan et la menace de l’Empire Ardent continuait de planer sur eux… Ah, si seulement il avait su voler correctement, se martelait-il.
Les yeux de la sœur d’Anndjir s’étaient refermés. Grei sentait qu’elle était encore en vie mais il voyait sa respiration devenir de plus en plus difficile. C’est alors qu’il se souvint qu’il n’était pas tout seul. Il se tourna vers le ciel. Pari était là, avec son air stoïque.
— Pari, aide-moi ! cria-t-il d’un air abattu. Je t’en supplie… SAUVE-LA !
Pari le fixa en silence. Ce Grei lui rappela immédiatement le nuage gris dos au mur et apeuré qu’elle avait vu devant la Tour Nephelia, lorsqu’elle était venue le sauver des griffes de Duorukh. Pari savait que le destin de la belle elemme rouge était scellé. Alors, elle ne répondit pas. De toute façon, tout ce qu’elle pensait pouvait être lu dans son regard.
Elle aurait voulu lui dire de la laisser ici et de continuer car il était déjà trop tard… mais même elle n’en avait pas la force. Pari comprenait les sentiments de Grei.
Le pauvre avait déjà perdu son foyer à Nephelia, il avait déjà dû tout abandonner une fois et voilà qu’il voyait son nouveau chez lui partir en fumée. De cet endroit, il ne lui restait plus que cette elemme. S’il la laissait partir elle aussi, il perdrait tout, encore une fois…
Alors que Grei était debout et tourné vers la Dame Blanche, la sœur d’Anndjir lui saisit soudainement la jambe. Elle voulait lui parler.
— Tu es encore là ? chuchota-t-elle si bas que Grei ne l’entendit qu’à moitié.
— Oui, dit ce dernier en se rasseyant.
Elle leva ses bras comme si elle lui demandait de la prendre dans les siens. Ce qu’il fit sans même y réfléchir. Il la ramena doucement vers lui et la prit dans ses bras.
— Reste avec moi, s’il te plaît, murmura-t-elle. Tu sais, je… me sens partir… Sans mon oncle, je n’ai plus de raison de…
— Ne dis pas ça ! s’exclama Grei. Si la vie continue de te sourire, tu n’as pas le droit de te détourner d’elle !
— Es-tu un poète ? dit l’elemme rouge en pouffant doucement. Tu sais, je ne veux pas m’en aller maintenant… mais je ne sais pas. Je ne sais pas… si j’ai encore la force de sourire.
Ses mains agrippèrent fermement le nuage gris. Pantelante et en pleurs, elle continua à lui murmurer à l’oreille.
— Tu es si froid, dit-elle en souriant étrangement.
En effet, malgré la chaleur environnante et les flammes qui les entouraient, le corps de Grei restait aussi froid que l’océan de la nuit. Les nuages étaient faits ainsi. Lui avait l’impression que le corps de la sœur d’Anndjir devenait de plus en plus léger…
D’un air empreint de gravité, il lui demanda une dernière fois de résister, de garder les yeux ouverts. Malheureusement, elle ne le pouvait plus et, au fond, Grei l’avait compris. Malgré tout, il refusait ce destin. Il sentit la vie s’en aller du corps de la jeune elemme sans nom et c’est justement à cet instant qu’il lui dit :
— Je ne connais même pas ton nom ! Quel est ton nom ?!
— C’est… Apple, dit-elle de sa voix faible. Et toi ?
— Moi, je m’appelle Grei.
Elle s’arrêta de répondre et ses bras se relâchèrent. Grei n’avait rien pu changer… Une douleur le prit. Jamais il n’avait eu à endurer une telle douleur. La douleur du cœur était une douleur bien plus intense que la douleur du corps. Pour la première fois, des larmes se mirent à couler sur les joues de notre héros. Ses sentiments les plus profonds s’extériorisaient enfin.
Et plus ses larmes coulaient, plus ses pensées s’assombrissaient. « Pourquoi ce monde est-il si injuste ? » se demandait-il. Personne ne méritait de vivre cela ! Pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi elle ? À cet instant, la réponse qu’il trouva au fond de lui ne fut que rancœur. Était-ce de sa faute, ou de la faute de Kazan, de Duorukh, d’Aroy ou d’un autre ? Non…
À ses yeux, le problème était ce monde tout entier, le problème était ces Dieux ! Toute la colère qui s’était accumulée en lui, il la dirigeait vers ceux-là dans le ciel, cachés dans leurs palais. Comment avaient-ils pu laisser une telle chose se produire ? Comment ?
Lui avaient-ils donné la vie juste pour le faire souffrir ? Pour tout perdre ? Pour qu’il voit tout partir en cendres ? Avait-il été créé seulement pour endurer le malheur et le désespoir ? Quelle autre raison y avait-il à cette vie ?
Il n’avait pas choisi d’être ici, quelqu’un avait décidé à sa place. C’était eux ! Pour Grei, ces gens ne pouvaient être que dotés d’intentions maléfiques, il ne pouvait en être autrement.
Toutes ces idées noires qui avaient gagné son esprit, il ne pouvait plus s’en défaire.
Tout à coup, Apple toussa et prit une profonde inspiration. Elle était sur le point de rendre son dernier souffle. Cependant, avec la force qu’il lui restait encore, elle put prendre la parole une dernière fois :
— Merci, Grei, dit-elle seulement.
Elle s’arrêta de respirer. Le nuage gris ne voyait plus rien à présent. Ses larmes coulaient à flots et il pleurait à haute voix. Il hurla de toutes ses forces en serrant Apple contre lui. Colère, tristesse, angoisse, haine, rancœur… Ses sentiments ressortaient tous en même temps à travers ce cri malheureux lâché au milieu des flammes.
Il maudit son impuissance, il se maudit lui-même et il maudit tout ce qui l’entourait. Il continua à hurler ainsi quelques secondes. Finalement, la seule chose qu’il pouvait accomplir, c’était fuir… Il ne pouvait sauver personne et il ne pouvait protéger personne. C’était tout.
— VOUS, VOUS LES DIEUX, COMMENT AVEZ-VOUS PU ?! hurla-t-il vers les cieux. SI VOUS ÊTES DES DIEUX, ALORS DESCENDEZ ET VENEZ VOUS BATTRE !!!
Bien sûr, il n’eut aucune réponse. En ce jour, il se jura que plus jamais il ne prendrait la fuite. Non. Plus jamais il ne tournerait plus le dos, qu’importe ce qui se trouvait devant. Il pensa à retourner sur ses pas. Il s’imaginait éliminer tous ceux qui avaient causé ce désastre. Il ne serait d’aucune pitié !
Toutefois, il se produisit l’inattendu.
À travers l’étreinte de Grei, un afflux d’eau passait de son corps à celui d’Apple. Ce n’était pas du namia, c’était une eau bien différente. Elle était remplie des sentiments les plus profonds et les plus enfouis du voyageur gris !
Il scruta le visage de l’elemme écarlate. Avec ses yeux fermés et sa bouche entrouverte, elle paraissait endormie…
Les larmes de Grei n’avaient pas fini de couler que Pari sentit quelque chose approcher rapidement. Le zîn de celui ou celle qui arrivait était inhabituel… Même la Dame Blanche n’avait jamais ressenti un zîn comme celui-ci.
— GREI, QUELQU’UN ARRIVE ! tonna-t-elle. METS-TOI SUR TES GARDES !
Certes, il était trop tard pour fuir mais, de toute façon, Grei ne l’aurait pas fait. Il s’était fait une promesse. Il ne semblait plus être le même Grei, il semblait avoir changé.
Il déposa délicatement Apple sur le sol, jeta un dernier regard sur elle et se jura qu’il ne laisserait personne la toucher… qu’il ne laisserait même personne s’en approcher.
L’individu mystérieux atterrit finalement comme une météorite sur le sol. Il se tenait là, au centre de l’explosion. C’était un elem de feu. Il était noir, de la couleur du charbon et, de la même façon que ce dernier, il brûlait d’un feu ardent. Ses cheveux n’étaient que flammes bougeant dans tous les sens. Il se releva et fit face à Grei.
Le regard de l’un affrontait le regard de l’autre. Pour Grei, le combat avait déjà commencé. Pari savait que ce personnage n’allait pas être facile à vaincre et elle comprenait que si d’autres arrivaient derrière lui, la partie était jouée d’avance. Toutefois, elle sentait aussi la détermination infaillible qui habitait Grei.
Le combat était inévitable…




