Recto - partie 9
Prume ne connaîtrait jamais le fin mot de l'histoire d'Amna, ou plus exactement l’histoire des Amna. Le livre Solaris n’était pas en ville. Écrit à une époque qui se troublait, il dénonçait quelque chose qu’il valait mieux ignorer dans la ville.
Si les deux autres, inoffensifs, avaient pu être intégrés aux bibliothèques, celui-là était trop subversif pour jamais être permit, en ville, d’être plus qu’un titre dans une langue désuète. Dans toutes les informations dont la ville pouvait disposer, le contenu avait été oublié, et aucun exemplaire n’avait pu arriver. Ce qu’Amna avait tenté de dénoncer autrefois avait posé problème bien avant l’époque où Prume cherchait ce livre. Mais même si celui-ci n’était plus un danger, il n’était plus, il n’en restait aucun exemplaire, nulle part dans le monde.
C’était la prise de conscience de ce qu’était un aspect de la mort. On se réduisait à un nom, à une date, parfois à une citation. Mais il n’y avait plus aucun moyen de savoir ce que le défunt renfermait. Cela n’existait plus. Nulle part. Prume réalisait que même des objets et des informations pouvaient mourir... Prume s’était retrouvée obligée de faire un deuil d’Amna et de Solaris...
L'histoire d'Amna l'avait bizarrement touchée. Amna Wolframite avait héritée de quelque chose, et sa longue vie avait apparemment été triste. Elle avait dû être témoins de nombreux changement historiques ; mais elle n'en parlait pas dans ces deux livres accessibles. Prume s'était sentie liée à cette ancienne écrivaine...Mais tout ce qui pouvait lui parvenir d'elle n'avait été que deux livres, seuls reflets d'une imagination passée, même pas de la réalité. L'histoire, la vraie, avait disparue.
Elyne et Prume partageaient une idée dans leurs conceptions de la mort. Elles ne craignaient pas la mort d’elle-même autant que celle de l'autre... Elles ne voulaient pas survivre l’une à l’autre, et le sentiment était ancré à parts égales.
Mais au-delà de la mort, il y avait pire, comme Prume le réalisait. Il y’avait l'oubli. Si la mort n'était qu'une étape de la vie, et de l’existence au sens large, qui commençait quand les parents voulaient un enfant, c'était bien l'oubli qui en devenait la vraie fin.
Prume était arrivée trop tard, le monde avait déjà oubliée trop de choses sur Amna. Elle en était donc démoralisée ; forcée de faire son premier deuil. Elle souffrait d’un instant de vide.
Sa vie avait perdu quelque chose qui était resté fondateur pendant quelques temps.
Avant Amna, elle réalisait qu’elle n'avait plus eue de chimères à chasser. Les serpents avaient bel et bien disparus, les fausses anges et l'autre fantôme ne revenaient pas. C’était pour cela qu’Amna avait pris de l’importance si soudainement. Mais elle était oubliée. Tous ces êtes qui avaient participés à tenir un peu sa vie étaient morts, disparus, ou presque oubliés.
Prume rentrait chez elle en remuant ses idées pendant qu’elle marchait. Elle devait passer à autre chose. Un autre plan pour l’avenir proche. Elle n’avait plus qu’une seule idée. Prume s’asseyait dans un des parcs pour profiter un peu de l’air pendant qu’elle se réorganisait.
Cette idée, elle ne se souvenait plus d’où elle la tenait, elle ne retrouvait plus où elle l’avait eue. C’était la seule qui lui plaisait, avec sa part d’invraisemblable qui la rendait séduisante. Une définition qui aurait pu être utilisée pour décrire Elyne aussi, éventuellement...Prume en avait déjà parlée avec Néphéline, qui était prête à l’aider...Elle lui en avait parlée dès son réveil, comme si ça avait été la chose la plus importante. Est-ce que ça pouvait vraiment le devenir ?
Prume avait rencontrée Cheryl aussi...Cette fille étrange pouvait être la personne qu’il lui fallait. L’aveugle qui cachait son secret facial sous ses cheveux. Une fille de son âge qui n’en avait pas le comportement. Cheryl faisait elle des études d’informatique ? Elle était tellement douée malgré son handicap, que cela avait eu quelque chose d’irréel. Et finalement, c’était elle qui avait dit à Prume qu’elle était bizarre...
Prume tremblotait, elle était devenue terriblement nerveuse. Ne pensant plus à Cheryl, elle s’inquiétait pour ce qu’elle était en train de choisir de faire. Elle se sentait mal à l’aise, à décider quelque chose qui pouvait s’ancrer à sa vie au point d’en devenir indissociable. Sans pouvoir prédire ce qu’elle parviendrait à faire, ou ce qu’elle échouerait...Prume se contractait, son rythme cardiaque s’accélérant, quand elle se représentait son idée réalisée. Elle stressait rien qu’à l’imaginer ; alors est-ce que cela était réaliste de l’envisager ? Prume soupira comme pour abandonner. Elle releva les yeux dans le ciel vitreux qui ne lui inspirait plus confiance, mais l’éclairait encore abondamment. Elle avala difficilement, et se promit d’y arriver.
Pour occuper son temps libre, elle ne pouvait plus faire qu'une chose, elle ne voulait plus faire que ça ; et elle s'y employa du mieux qu'elle put... Parfois assistée par l’une ou l’autre de ses amies. Parfois par Néphéline en direct, et régulièrement Cheryl par ordinateurs interposés. Cheryl ne sortait pas beaucoup de chez elle, elle non plus. Si elle étudiait ou travaillait, cela ne lui prenait probablement que les nuits ou les fins de semaine.
Elyne, qui n’était pas dans le secret, s'inquiétait beaucoup pour sa sœur qui ne pouvait pas sortit et devait rester seule. Maya que Prume n’avait pas osée revoir partageait cette inquiétude. Elyne envisageait souvent de changer sa vie pour se rapprocher, ou inviter Prume à son appartement, mais elle se retrouvait à son tour bloquée par une sorte de malaise et de honte dont elle ne parvenait pas à se défaire. Ses propres particularités, elle s’en fichait, elles n’avaient aucune importance.
Elyne pensait plus à sa sœur que ses études. Ce qu'elle faisait ne l'intéressait pas. Ces cours, ces études, étaient devenus trop fades. Elle allait mal ; elle n’arrivait pas à rééquilibrer son existence avec l’état dans lequel Prume était. Elyne hésitait sur la conduite à adopter, les choix à faire pour son avenir propre, proche et lointain.
Qu’allait-elle faire ? Elle l'ignorait encore complètement, et le doute avait commencé à la paralyser. Son futur métier lui importait peu face à ce que sa sœur pouvait ressentir, elle était certaine de cette ligne directrice tout au moins.
Mais le futur ? C'était pour elle une autre notion devenue terriblement relative. Si sa vie avait de la valeur, c'était par les liens qu’elle avait avec ceux qu'elle aimait ; tout le reste n'était que futilités ou illusions. La famille qu’elle s’était choisie, qui incluait sa toute petite famille naturelle, était au cœur de ses priorités. Elle était prête à faire beaucoup pour sa sœur.
Sa mère ne semblait elle pas avoir de besoin direct, comme si elle vivait au travers de ses filles. Éloïse était heureuse comme elle était, et n’attendait rien de ses filles envers elle. Ses envies, elles se limitaient à leur bonheur, quelle que soit la forme qu’il devait prendre. Elyne n’ayant pas à s’inquiéter pour cette mère qui semblait avoir perdue tout égo, et se concentrait plus librement sur elle-même et sa sœur fragile. Mais elle ne savait pas quoi lui apporter, le temps de parvenir à décider comment elle vivrait.
Prume ne lui demandait que rarement de l'aide ou des cadeaux, et elle n’avait pas d’idée d’objets qui lui auraient particulièrement fait plaisir. Elles n’étaient pas beaucoup plus matérialiste l’une que l’autre. Mais en plus, Prume atténuait difficilement une timidité qui s’était agrandie avec le temps...
Elyne fit ce qu'elle parvenait encore à décider, emmenant Prume avec elle le plus souvent possible. Que ce soit pour loisirs ou travail, quand elle pouvait, elle l’emmenait. Elles partageaient au moins ces temps-là avec un soulagement certain et partagé. Mais cela ne suffisait pas encore.
À chaque fois qu’Elyne rentrait dans la chambre, elle avait le cœur qui se serrait. La chambre était très claire, mais sans un bruit sans le moindre mot, elle était devenue pour elle froide et triste. Prume l'attendait toujours ; le plus souvent assise sur le rebord de la fenêtre ; parfois les yeux dans le vague, songeuse. Prume était toujours prête à l’accompagner, souriant des que le visage d’Elyne se profilait. Prume ne parvenait plus à beaucoup parler, et encore moins raconter son envie à Elyne. Cette chose immatérielle qu’elle construisait désormais. Elle ne parvenait pas à en parler à sa sœur. Elle ne pouvait pas lui dire ce qu’elle tentait de faire, sans risquer de réfléchir au sens qu’elle donnait à cela, et à un ensemble qui devenait parfois douloureux quand elle s’en approchait par la pensée.
Malgré des sourires, une situation trop bancale s’était imposée. Des deux côtés, un malaise loin d’être encore résolu s’affirmait. Le résultat de ce qui allait mal chez elles s’envenimait lentement
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Elyne s’inquiétait. Elle s'attristait, à cause de l’inquiétude qu’un évènement important et tragique ne finisse par mettre fin à de longues périodes d'une routine lassante et accablante de monotonie. Prume n’était revenue que depuis deux mois, mais la vie des jumelles n’étant pas encore réconciliée à l’ensemble de ce qu’elles vivaient, le malaise donnait l’impression que le temps s’étirait.
Elyne craignait que cette période aigre douce ne se termine brutalement par une nouvelle tragédie à laquelle elle ne serait pas préparée. Elle d’ordinaire confiante, en avait perdue beaucoup.
Les jumelles souffraient à deux de l'emprisonnement de Prume. Le plus douloureux restait que celle-ci n'avait rien à faire en dehors non plus.
Pour la nouvelle année scolaire, elle pourrait sans doute aller enfin au lycée, son état ne demandant heureusement pas un enfermement absolu ; mais en attendant ? Ces quelques mois avaient été parmi les plus durs pour Elyne, peut-être parce qu’elle n’avait plus pu la voir quotidiennement ; mais surtout parce que Prume n’avait plus rien pour s’occuper qui semblait l’intéresser...
Elle comprenait qu’il lui était dur de trouver. Elles cherchèrent ensembles ; des jours durant, mais sans succès... Prume riait pourtant parfois, et la rassurait sans avoir à parler.
Un jour de mai, au cours de l’an vingt-neuf, Elyne trouva. C'était un jour comme les autres. Un matin. Éloïse était partie travailler, mais Elyne avait eu une liberté inattendue. Elle en avait profité pour retourner voir sa sœur...
Prume était seule, toujours assise sur le large rebord de la fenêtre ouverte. À un instant indiscernable du précédent, elle sembla attirée par quelque chose à l'extérieur. Mais au lieu d'y river un regard rallumé par la curiosité, elle ferma ses yeux et tourna la tête, pour coller son oreille gauche à une paroi invisible. Une mélodie devait se jouer quelque part et elle l'entendait. Elle se mit à sourire, largement plus que d’habitude. Prume redescendit, et s’installa pour écouter de la musique, tout en griffonnant des mots disparates sur des feuilles de papier.
Elyne revint et trouva sa sœur, non assise à la fenêtre, mais sur son lit, écoutant de la musique. Prume la découvrant, put dissimuler les feuilles, mais pas la musique.
Pourtant, malgré un instant de peur et de stress très bref pour Prume, Elyne lui faisait part de sa joie. Elyne était tellement soulagée qu'elle ait trouvée quelque chose, un petit rien qui remplaçait les livres et films qu'elle avait complètement abandonnés depuis longtemps. Prume ne sut pas quoi dire au début, mais profita avant tout de la joie de sa sœur ; avant de lui raconter un peu plus ce qu’elle faisait de ses journées...
Prume passait depuis peu ses journées à écouter musiques et chansons. Elle avait pris goût aux chansons. Elle l’avait cachée, mais n’osa pas répondre à Elyne quand elle lui demanda pourquoi. Elyne ne chercha pas à en savoir plus que ce que Prume était prête à dire. Elle laissa Prume tranquille sur le sujet, sachant se contenter de ce qu’elle avait déjà reçu.
Prume n’avait pas pu tout dire, mais partageait le contentement d’avoir pu partager qu’elle avait pris goût aux chants. Elle n’avait plus à le cacher désormais.
Ses proches lui offrirent de nombreux enregistrements de chanteurs et chanteuses au cours des semaines suivantes. Maya avait tenu à participer, et Néphéline parvint même à lui faire rencontrer quelques groupes de musique et chanteurs, d'âges et de styles divers. Ils étaient souvent sensibles à l'idée de rencontrer une petite admiratrice dont la santé l'empêchait d'aller les voir sur scène. Prume ne leur avouait juste pas qu'elle avait dix-neuf ans et laissait Néphéline continuer de mentir sans la moindre gêne.
Néphéline montrait là à Prume et Elyne un aspect d’elle-même qu’elles avaient facilement devinée. Néphéline n’avait pas fait siennes les valeurs morales conformes. Elle ne mentait probablement pas à Prume, mais n’avait aucun respect pour les autres, et pouvait, même face à elles, au cours d’une conversation avec un artiste, enchainer mensonge sur mensonge, sans le moindre état d’âme ni rien laisser transparaitre. Elle ne faisait même pas de théâtre, elle était naturelle...
Elles savaient toutes les trois aussi que les gens à qui elle parlait ne prêtaient pas autant d’attention à ses dires qu’au malaise duquel ils étaient subitement victimes. Son aura la précédait toujours. Les jumelles restaient impressionnées pourtant par ce qu’elle était capable d’accomplir, même si la morale n’était pas sauve dans l’opération...Prume put profiter chez elle ou à elle seule de nombreux morceaux d’art vocal et musical de grande qualité grâce à Néphéline.
Les journées étaient adoucies. C’était peut-être même le début de quelque chose de nouveau ? Éloïse l'espérait de tout cœur. Le plus grand bonheur pour cette mère, plus que tout autre, c’était que ses filles soient heureuses. Elle avait souffert des pertes de vitalité de Prume ; mais elle avait toujours gardée confiance en sa fille adorée.
Éloïse se remémorait avec nostalgie ses débuts en tant que mère. Quand elle avait fait son choix d'avoir une fille, elle n'avait pu rêver le moindre fragment de ce qu'elles vivraient. Elle se sentait seule à l’époque, elle se souvenait bien de cela. Éloïse avait eue besoin de quelqu'un, et un enfant était ce qu'elle s’était mise à souhaiter le plus. Elle avait voulu un enfant pour redonner du feu à sa vie, et y était parvenue au-delà de toute espérance.
Ses envies étaient déjà plus nobles ; et d'actualité, Éloïse vivait plus pour ses filles, pour leur bonheurs à elles que pour le sien, qui d'une manière certaine, en découlait depuis aussi longtemps qu’elles vivaient.
Éloïse avait toujours fait ce qu'elle pouvait pour ses filles ; et là où elle ne pouvait agir, elle les soutenait avec confiance, parfois avec foi. Elyne allait bien, même si cette année d’étude se concluait avec une très nette baisse. Prume allait relativement mieux depuis qu'elle écoutait des chansons.
Elles étaient encore toutes trois conscientes que leurs vies n'étaient pas entièrement sous leurs contrôles, et que c'était normal. Ce qui était le plus imprévisible à cette époque, cela restait la santé de Prume. Comme elles pouvaient juste attendre, elles attendaient. Elyne était en train de terminer sa croissance, si ce n’était pas déjà le cas, et en même temps, Prume devait accepter qu’elle ait perdu ce futur...Cela n’était pas pour de suite ; elle ne pouvait pas encore accepter ça.
Elles devaient attendre au moins la fin de l'année scolaire pour que la vie normale revienne, et leur bonheur commun avec. Même si elles étaient déjà heureuses d'êtres toutes là, conscientes et régulièrement ensembles, avec cet été, elles pourraient vraiment se retrouver, et éventuellement se réorganiser. Elles vivaient tout de même dans la ville la plus formidable du monde ; où toutes les familles étaient condamnées à la joie de vivre. Elles pouvaient donc continuer de garder un certain optimisme.
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Prume n'allait pas encore aussi bien qu’elles l’auraient voulues, mais déjà largement mieux. Quand les filles y songeaient, la conclusion de leurs réflexions à ce sujet, était d'être déjà biens. Elles étaient là, elles étaient bien ; il ne fallait rien de plus.
Avec la nouvelle année scolaire, Prume allait enfin retourner au lycée. Néphéline allait être avec elle, et veillerait à ce qu’elle n’y soit pas esseulée. Le lycée choisit fut cependant différent de celui d’autrefois ; Elyne ayant fait le nécessaire pour accueillir sa sœur chez elle. Prume avait donc déménagée durant cet été, les idées un peu embrouillées par ce choix qu’elles avaient fait.
Éloïse n’était pas particulièrement enthousiaste, mais les laissa faire. Elle les laissait s’éloigner d’elle, naturellement pincée et inquiète. Même si elle n’eut plus jamais froid, même si elle avait une confiance vaste en ses filles, elle restait inquiète à leur sujet.
Elyne aussi était inquiète, mais pour d’autres raisons. Elle savait bien se sentir mieux en présence de sa sœur, aussi certainement qu’elle était mal à l’aise en présence de la fille Wolframite. Elle était plus elle-même, plus complète, ou plus simplement plus heureuse. Elle ne trouvait pas les termes les plus judicieux ou les plus éloquents pour décrire son sentiment ; mais elle était certaine de préférer avoir Prume avec elle. Elle savait que Prume le partageait, même si elle n’aurait pas mieux sut le décrire. Et même si le malaise de la différence physique entre Elyne terminant sa croissance et Prume n’ayant pas commencée la puberté devait persister, elles étaient contentes de se retrouver à nouveau durablement sous le même toit, quoi qu’il ait put advenir après.
Prume retrouvait Néphéline sur le chemin, ravissant la fille portant parfois encore du rose, dans le roux de ses cheveux. Prume allait en finir avec le lycée, pendant que son amie le commençait, mais elle sans jamais s’être inquiétée d’autre chose que de l’ennui. Elyne, elle s’en allait vers l’université plus proche, mais sereine aussi.
Quand Elyne revenait après Prume, elle la trouvait généralement affairée, en train d’écouter des chansons. Prume n’ayant jamais besoin de travailler, passait plus de temps dans son loisir que ses cahiers. Les sœurs s’amusaient, que Prume pouvait même assister sa sœur dans ses études. Profitant de son talent pour la lecture, Elyne lui confiait parfois un livre de ses matières étudiées afin qu’elle l’aide. Même si elle ne comprenait pas tout, Prume lisait toujours aussi vite, et savait retrouver le plus important des écrits. Elle aidait régulièrement sa sœur ainsi, avec une facilité qui les faisait sourire.
Elyne ne savait pas lire aussi vite, et avait peu de goût pour la lecture. Tant que Prume l’accompagnait, elle pouvait lui confier cette part du travail sans s’inquiéter. Elle se sentait simplement heureuse et pouvait à nouveau apprécier des soirées en compagnie de celle qui importait. Elle était contente de pouvoir caresser ces cheveux semblables aux siens, sans fin.
Un soir, Elyne rentrait lentement. Ses pensées s’échappaient. Ce jour était semblable aux précédents, quand elle était contente et hâtive de retrouver sa sœur. Mais quelque chose s’échappa d’elle. Pendant qu’elle marchait, elle sentait comme la peau de sa nuque et de son dos légèrement tirées en arrière. Pas suffisamment pour la faire s’arrêter. Quelque chose de blanc, de vaporeux, s’échappait hors d’elle. Elyne mettait sur le compte du froid, d’avoir l’impression que quelque chose poussait dans son dos, en particulier sur la gauche, sa peau la tirait comme une courbature. Puis la sensation s’échappa, mais avec elle, un bout de son esprit. Elyne sentit son cœur battre, et après une sensation de vide et d’amnésie, eut l’impression de se réveiller.
Elle regarda autour d’elle-même, sans comprendre pourquoi elle s’était arrêtée de marcher.
Elle reprit sa route en retrouvant suffisamment vite la mémoire pour ne pas remarquer l’avoir égarée. Mais en même temps, le minuscule fragment d’elle-même qui avait changé, avait provoqué des changements dans son fonctionnement émotionnel. Son cœur battait vite encore, et une impression avait changée. Elle n’avait pas remarquée qu’elle venait d’évoluer brusquement, et que sa croissance au même instant, se terminait. Prume, l’attendant, elle, avait sentie cela.
Elyne rentra et salua sa sœur en souriant. Elle alla se laver, et se rappela ce qu’elle était. Elle était une femme adulte, et n'avait plus rien d'une sœur jumelle pour l'apparence...Elle aurait aisément pu s'attirer les égards de nombreux hommes par ses charmes, mais ça ne l'intéressait pas.
En s’observant, même elle se trouvait belle, mais elle ne s'en était jamais souciée. Elle n’avait jamais plus cherchée à se mettre en valeur depuis bien des années. Elle mettait cela sur le compte de sa maturité, mais cela n’était pas complètement juste. Elle cherchait sa place, sa raison d'être et rester vivante, non pas à séduire...
Elyne se lavait la corne avec une impression bizarre. Elle réfléchissait et comprenait qu’elle voulait voir quelque chose d’autre que son propre corps. Quand elle eut fini et enfilé un peignoir, elle appela Prume pour l’inviter à se laver à son tour. Elyne voulait voir sa peau marquée et ne lui cacha pas. Prume d’abord fortement gênée, accepta finalement. Elle alla s’asseoir, ne montrant que son dos à sa sœur une fois ses cheveux passés par-dessus les épaules.
Pru- Elyne...Pourquoi tu veux voir tout ça ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Ely- Je l’avais ma corne, ça m’a fait penser à tes cicatrices...Sauf pour tes bras et jambes, je ne sais pas bien comment elles sont. Je voulais voir, j’avais besoin de voir...
Pru- Là tu m’inquiètes...
Ely- Excuses moi, c’est vrai que je me sens un peu bizarre depuis tout à l’heure...
Elyne soupira, elle se sentait mal à l’aise elle aussi. Le sentiment qu’elle aurait dut voir un corps semblable au sien était triste. La différence trop grande entre l’idéal et le réel lui valait un certain malaise. Une impression désagréable finalement similaire à celle qu’aurait n’importe qui à la vue d’une difformité physique. Mais pour elle, c’était la vue d’un corps entier, et un qui n’avait pas d’autre difformité qu’une lèvre trop épaisse...Prume stoppa la rêverie triste d’Elyne avec une voix tremblante. Prume redevenait timide, pour elle qui subissait directement le désagrément, le regard était plus lourd à supporter.
Pru- Mes cicatrices ne sont pas jolies comme ta corne...Et bon, vu ma taille, je n’aime toujours pas vraiment être vue tu sais...
Ely- Je sais...
Prume se laissa faire, jouant nerveusement avec ses cheveux qui tombaient entre ses pieds ; attendant qu’Elyne ait finit de voir ce qu’elle voulait. Cela lui rappelait qu’elle voulait recouper ses cheveux depuis déjà quelques temps...
Elyne examina les bras et le dos, avec leurs quelques zébrures décolorées. Elle observa la surface du dos de son seul œil, méthodiquement. Elle revit les trois points de peau sombre sur l’omoplate, se remémorant des évènements qui l’avaient marquée. Elyne eut mal au cœur et craqua.
Elle tendit les bras par-delà les épaules de Prume pour la serrer contre elle. Elyne câlina sa sœur, la prenant dans ses bras. Prume ne comprit pas ce qui se passait.
Pru-Elyne ?
Ely- Je suis désolée. Je suis sûre qu’un jour tu ne seras plus frustrée par ton corps...Mais je suis désolée que tu te sentes si mal aujourd’hui...J’ai beaucoup de peine tout à coup...Excuses moi.
Prume était serrée contre un corps largement plus vaste que le sien, ce qui lui déplaisait fortement, mais fit l’effort de supporter cela pour se concentrer sur ce qu’Elyne venait de dire... Elle baissa la tête sans sourire.
Pru- Je ne pense pas que c’est près d’arriver...En attendant ce n’est pas par mon corps que j’ai envie qu’on me reconnaisse...Mais...Enfin...Merci...
Quand Elyne recula et dénoua ses bras, Prume rabattit ses longs cheveux sur son dos, le recouvrant comme d’un rideau.
Pru- Tu veux bien me les recouper tant que tu es là ?
Ely- D’accord. Tu ne les aimes pas longs ?
Pru- Pas sur moi...Ils m’arrivent trop bas et je n’ai plus envie de porter un chignon si lourd.
Elyne ramassa quelques outils relativement neufs, ne se coupant elle jamais les cheveux.
Ely- C’est vrai que sur toi on dirait qu’ils ont une longueur anormale. Tu veux que je coupe comment ?
Comme avant. Que les cheveux puissent couvrir le front et les oreilles, et être attachés par une simple pince derrière la tête. Qu’il n’y ait pas de couette.
Elyne coupa lentement le large excédent de cheveux dont Prume ne voulait plus ; sans penser à plus que vouloir faire cela bien.
Prume se laissait faire en silence, sans arriver à définir clairement si elle avait été contente ou légèrement dégoutée de l’étreinte qu’elle avait reçue d’Elyne...
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Une nuit tombée, quand elles étaient déjà couchées. Les lits étaient suffisamment proches pour pouvoir parler. Elyne était encore troublée, elle n’arrivait pas à savoir ce qui lui manquait. Elle se sentait un peu frustrée, sans arriver à comprendre ce qui n’allait pas...
Pru- Elyne.
Elyne se retourna encore, mais pour être dans la direction de Prume cette fois.
Ely- Oui ?
Pru- Je t’aime...
Elyne sourit ; elle n’en avait jamais doutée. Elle pouffa même de rire, la phrase avait quelque chose d’amusant. Venant de Prume, c’était amusant à entendre.
Ely- Je le sais bien... Ce n’était pas utile de me le dire.
Pru- Je sais...Mais moi je voulais que tu l’entendes, j’avais besoin que tu l’entendes...
Prume n’avais pas tout résolu, et une part douloureuse d’elle-même restait proche, très proche. Un pan de sa personnalité était dans un équilibre qu’elle savait encore précaire, à cause de la façon dont elle se considérait ; à cause de l’apparence qu’elle supportait péniblement...Elle avait eue besoin de le dire, parce qu’elle se doutait que cela allait finir par être masqué par un comportement que sa souffrance engendrerait...Elle avait eue besoin de le rappeler, avant de risquer que l’on puisse en douter à cause de ce qu’elle pourrait manifester.
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Des mois heureux s’écoulaient. Prume continuait quelque chose dans l’ombre. Elle s’exerçait.
Un après midi, elle retrouvait Cheryl dans une salle discrète en ville. Cheryl l’attendait en souriant. Si Prume couvrait son front et ses oreilles de ses cheveux, Cheryl elle, masquait complètement ce qui était au-dessus des ailes de son nez. Elle n’avait plus d’yeux à montrer. Elles installèrent quelques affaires. Cheryl sortit de son sac un ordinateur qui s’alluma de lui-même. Une lumière bleutée se reflétait bientôt sur son masque châtain. Prume s’étirait.
Che- Prume, quand est-ce que tu comptes lui dire ?
Prume regarda Cheryl. La jeune femme ne tournait pas son visage pour s’adresser à elle. Depuis qu’elles étaient habituées à la présence l’une de l’autre, Cheryl ne s’embêtait plus à mimer ce genre de comportement. Elle ne tournait plus son visage vers elle quand elle parlait.
Pru- Tu veux dire Elyne ? Je ne...
Cheryl ne pouvait pas voir le visage de Prume rougir, mais sentait les changements au son de sa voix. Prume se sentait tellement fragile, qu’elle tremblait rien que d’y penser. Elle répondit en détachant lentement chaque mot.
Pru- Je ne peux pas...Quoi que je fasse, je n’y arrive pas.
Che- Je ne comprends pas ce qui te retient... Ce n’est pas comme si tu te prostituais...
Pru- Que je me quoi ?
Che- Oublies ça, tu ne peux pas connaitre. Tu ne lui diras donc que quand tu auras atteint les sommets ? Je ne comprends pas ton choix.
Pru- Je ne peux pas l’expliquer rationnellement. Pas encore...Je ne me tais pas dans le but de lui faire une plus grande surprise si on y arrive. Je ne...Je n’ai pas pour but de lui cacher...Je ne sais pas si tu comprendras cette image mais écoutes, c’est comme si je devais me mettre à nu, corps et âme...Je n’y arrive pas.
Che- C’est amusant que tu dises cela, comme ce n’est le cas ni physiquement, ni mentalement. L’artiste joue pendant son spectacle, il ne se révèle pas...Mais toi tu avoues qu’en plus de ton malaise physique, tu en as un autre mental...
Pru- C’est possible...Je n’aime pas les illogismes, et pourtant je veux qu’elle sache, sans que je puisse lui dire...Je déteste ça, mais je n’arrive toujours pas à résoudre ce dilemme...J’ai peut-être bien l’esprit plus torturé que je ne l’espère finalement...Que puis-je faire en attendant ?
Che- J’espère que tu sauras lui dire ce qui te pèse, parce que pour ça, ce n’est pas moi qui pourrais t’aider, et Néphéline non plus ne pourra pas.
Pru- Ça viendra...Je suis confiante, ce jour viendra. D’une façon ou d’une autre, je lui ferrais profiter de ce travail qu’on fait là. C’est pour ça qu’on est là...
Che- Je ne suis là que pour t’aider. Ta sœur m’indiffère pour l’instant.
Pru- C’est amusant, Néphéline dirait la même chose je crois...En tout cas, moi je suis là pour ça...Je suis là pour lui offrir tout ça à Elyne, un jour prochain...Elle saura et comprendra.
Cheryl avait un sourire qui ne signifiait rien de clair au visage.
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Maya, homme mal rasé, toujours aussi avenant et jovial, retrouvait Elyne aux environs d’une de ses salles de cours. Elyne sortait avec encore une blouse blanche sur le dos. Même si Maya était à sa gauche quand elle sortait, adossé au mur, elle le devinait. Elle le retrouvait avec un sourire.
Ely- Ça fait un moment...Comment tu vas Maya ?
Maya se redressa en souriant largement. Ils commencèrent à marcher ensemble. Elyne l’écoutait en marchant à sa droite. Même si elle ne le distinguait pas dans sa vision périphérique, elle percevait très bien où il était. Lui n’était plus surpris depuis des années qu’elle ait encore des perceptions des distances excellentes.
May- Moi ça se passe bien. Ma sœur me presse pour passer dans l’enseignement, comme il parait que je suis gentil, mais ça ne me tente pas vraiment. Mes parents voudraient que je devienne docteur en médecine, mais ça ne me tentes pas plus. Tout le monde me presse dans une direction différente. Quant à moi, je ne sais pas encore ce que je ferai l’année prochaine, vu que je n’ai rien choisi encore. Tout va bien.
Ely- C’est ça que tu appelles bien se passer ?
May- Mais oui, tout va bien petite sœur ! Tu ne penses pas ?
Maya lui caressa la tête comme à une enfant, il était content. Elyne eut un sourire moqueur, tandis qu’ils quittaient le bâtiment pour arriver dans le parc du campus. Elyne avait sa pupille réactive, mais sentit l’effet de l’éblouissement pendant un instant. Elle vit un morceau de ciel chargé. Un nuage qui formait un dégradé de gris et de violets comme elle les aimait.
Ely- Moui. C’est vrai, la vie est plutôt agréable ces temps-ci...
Dans un coin au loin, des étudiants chantaient en chœur quelque chose sur un rythme de parade. Maya observa un instant le visage d’Elyne, et y découvrit quelque chose d’un peu différent de l’habituel. Un léger muscle, discret, au-dessus du sourcil gauche. Une contraction infime qu’il remarqua. Après un instant de silence, il demanda sereinement à Elyne ce qu’il en était.
May- Elyne, qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?
Elyne ralentissait son rythme de marche insensiblement. Elle fit une moue avant de répondre.
Ely- Je n’arrive pas à comprendre.
May- Quoi donc petite sœur ?
Ely- Ma sœur...
May- Il est arrivé quelque chose à Prume ?
Ely- C’est difficile à dire. Elle passe plus de temps avec Néphéline que moi et...
Elyne arrêta de parler. Quoi qu’elle eût pensée dire ou tenter d’expliquer, elle venait d’avouer quelque chose d’important inconsciemment. Elle restait bouche entrouverte quelques instants. Maya resta silencieux, s’il avait remarqué, il restait poliment silencieux. Un large sourire amusé s’était tout de même dessiné sur son visage. Elyne soupira.
Ely- Je suis un peu jalouse on dirait...Mais il n’y a pas que ça. On se sent un peu gênées l’une avec l’autre ces derniers temps. Comme si on avait toutes les deux honte de quelque chose...Pourtant je ne lui cache rien...Et je ne crois pas qu’elle me cacherait quoi que ce soit.
May- Elle a peut-être trouvée un copain avant toi.
Elyne le regarda avec interrogation. Maya ne semblait pas vraiment plaisanter. Il avait toujours le sourire de quelqu’un de confiant et heureux, pas celui du moqueur qui s’amusait d’une taquinerie. Elyne dévia son regard.
Ely- Tu crois ?
May- Je ne sais pas. J’aimerais bien la revoir en tout cas...Elle me manque. Moi ça m’est égal qu’elle soit restée la même qu’il y’a dix ans, c’est toujours Prume.
Ely- Hum. Je lui dirais. Prume avec un copain avant moi ?
May- Comme tu ne veux pas de moi, je vais voir ta sœur en fait.
Là il plaisantait. Il riait même. Elyne était amusée mais pas au point d’en rire.
Ely- Je suis désolée, je n’ai toujours pas envie de garçon.
May- Tu sais bien que je n’en suis pas vraiment un.
Elyne pouffa de rire.
Ely- C’est vrai, mais c’est aussi pour ça que je t’aime bien.
May- Tu préfères les filles ?
Ely- Je ne pensais pas à ça et je n’en sais rien. Je disais juste que je t’aime bien comme tu es.
May- Ah, tu es quand même gentille, petite sœur...Rappelle-moi à Prume quand tu la reverras, plus sérieusement. D’accord ?
Ils se séparèrent. Elyne rentra chez elle avec l’esprit allégé d’un poids notable. Elle souriait encore de ce moment amusant passé avec Maya.
Ce faisant, marchant déjà plus loin depuis un moment, son dos, sur la gauche, s’éclaira. Elyne senti comme des tentacules sortir de son omoplate et s’agiter. Elle eut un frisson, elle se rappela un mauvais rêve...Elle se retourna subitement, comme si elle s’était crue suivie. Il restait une déformation dans l’air, comme une zone d’air de température différente qui aurait provoqué un effet lenticulaire. Mais l’effet se dissipa, contrairement à la sensation dans son dos.
Elyne passa sa main droite par-dessus son épaule et effleura quelque chose qui se dématérialisait tandis qu’elle abattait sa main contre le vêtement...
Il ne restait rien à voir ou à sentir. Elyne abandonna sa recherche aveugle ; elle rentra avec le sentiment agréable de sa rencontre avec Maya qui se rappelait à elle. Les spectres étaient dénués de sens, ils étaient dénués d’influence...Ce jour-là encore, ils ne signifiaient rien, ils ne changeaient rien.
Et si Elyne les considérait ainsi ce jour-là, sur la durée, il n’en était rien. Ils accompagnaient quelque chose de plus vaste, qu’Elyne ne percevrait pas cette année-là. Quelque chose qu’elle découvrirait l’année suivante...
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- Qu’est-ce que tu lis Maya ?
May- Un article sur les nouvelles découvertes en physique quantique de ces dernières années.
- Ah oui, j’en ai entendu parler. Un chercheur a provoqué une révolution du domaine il parait. Moi qui pensais qu’on en avait terminé.
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Un nouveau printemps s’étendait sur la ville. Un été venait, aussi simplement que normalement...Elyne était quelque part attristée de voir une telle régularité dans le monde extérieur à elle-même. Il y avait dans cette stagnation quelque chose de morbide à ses yeux. Il y avait quelque chose dans l’air qu’elle sentait comme un marasme ; et quelque chose dans son dos qui la lançait comme une crampe de plus en plus récurrente. Quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nommer continuait de lui peser.
Elyne avait un mauvais pressentiment qui lui pinçait parfois le cœur, mais ce ne devait être d'aucune importance. Sa sœur l'attendait, impatiente de sortir avec elle. Elyne se dépêchait donc.
Elyne avait beaucoup grandie ces dernières années, et même si sa philosophie avait elle aussi évoluée, il restait des similitudes importantes... Les frontières entre le réel, l'imaginaire, l'irréel et les époques étaient toujours aussi floues pour elle. Sa conception du temps comme du plausible était toujours volatile, et selon elle purement subjective pour chacun...Dans ce contexte, elle s’était au final assez vite désintéressée de l’histoire du monde et de la civilisation. Rien ne brillait plus que la foi des hommes, et cela ne l’intéressait pas. Elle avait rabaissée son regard porté sur le ciel vers la terre.
Un de ces beaux jours, le dix-sept juin de l’an trente, Elyne sortit à l’aube de sa chambre d’hôtel. L’air frais et les couleurs diversifiées lui plaisaient. La famille était venue quelques jours en vacances auprès du plan d’eau, du côté rocailleux.
Elyne trouva le lit de Prume vide. Elle sortit et marcha quelques instants dans un calme envoûtant. Les brumes, le seul bruit de l’eau proche. Tout était encore assoupi, au point de donner l’impression que le réveil n’allait jamais avoir lieux. Un sentiment agréable quelque part ; l’idée d’être seule au monde avait des aspects séduisants...Elyne aimait bien cette mélancolie qui pouvait presser légèrement le cœur, dans les idées où l’histoire même, n’existait plus...
Le gris, plus rien, ni à voir, ni à vivre, ni à faire ; ni à entendre...Elyne s'approchait sans bruit de la jetée, un peu intriguée, devinant quelques sons qu’elle émettait doucement. Elyne sortit de sa rêverie solitaire et du manteau de brume en arrivant sur les planches, pieds nus. Elle retrouvait son monde, déjà plus clair, déjà largement plus vif malgré le calme infini de la situation...Elle retrouvait Prume avec un contentement qui serrait au moins tout autant son cœur que la mélancolie d’une rêverie nostalgique...Elle marcha en silence.
Sa sœur était assise au bout, ses cheveux non coiffés. Elyne finit par l'entendre, sa voix. Dans le bruit des vagues et du vent, cette mélodie légère semblait presque naturelle. Des sons épurés plus que des mots, que Prume laissait flottait comme un instrument actionné par le vent. Des souffles légers qui enrichissaient les sons du lieu sans modifier l’ambiance qui y régnait. Elyne était touchée par la mélodie.
Elle s'approcha encore, arrivant aux côtés de sa sœur qui continuait de chantonner avec lenteur. Il y avait bien des paroles, mais le sens échappait à Elyne. Elle attendit respectueusement que sa sœur finisse avant de lui faire remarquer sa présence. Prume l’avait déjà sentie, mais apprécia qu’elle la laisse finir sa chanson. Celle-ci dura encore quelques courtes minutes. Prume finit par incliner légèrement la tête, ayant terminée.
Ely- C'était joli.
Faussement surprise, Prume se retourna, découvrant sa sœur assise derrière elle.
Pru- Elyne ? Je...
Elyne souriait, amusée par la fausse surprise. Ce qu’elle demanda ensuite provoqua une réaction inattendue chez Prume.
Ely- Elle est de toi ?
Prume avait déjà hésitée avant que cette question ne soit posée, à mentir ou répondre. Le regard bicolore d’Elyne lui pesait directement sur la conscience pour la première fois.
Pru- ... Non... Elle est d'une chanteuse très jeune que j'aime beaucoup...Cheryl Rough.
Elyne souriait encore naturellement.
Ely- Elle chante encore ?
Pru- Je ne sais pas. J'aimerais bien aller la voir si c'est le cas...
Ely- Si je vois un concert de Cheryl, je t'y emmènerais.
Pru- D'accord...Merci...
Prume souri, amusée. Elle ne comprenait pas bien pourquoi elle avait envie de pleurer.
Pru- J'espère qu'elle chantera bientôt...
Elles restèrent là ensemble, à profiter du jour qui se levait et de la température qui l’accompagnait. Elles passaient un moment agréable ensembles.
~~~
Pendant que l’été se passait tranquillement pour les Gains absentes, Néphéline restée chez elle s’ennuyait douloureusement. Le quatre juillet, elle sortit pour rejoindre Cheryl.
Cheryl était dans sa chambre, dans une maison similaire à celle d’Éloïse Gains, qu’elle partageait elle avec son père. Sa mère divorcée était morte depuis quelques mois seulement, mais elle n’en montrait pas grand-chose. Cheryl appréciait même que Néphéline n’ai pas modifiée son comportement à cause de cela.
Néphéline entra dans la maison sans frapper, comme si elle était chez elle. Elle savait que Cheryl y était seule la plupart du temps, son père travaillant presque en permanence. Un père qui n’aimait pas rentrer chez lui, peut-être plus à cause de l’infirmité de sa fille que la mort de son ancienne épouse. Néphéline ne se préoccupait pas de savoir pourquoi il régnait une ambiance étrange à cet endroit. Les volets restaient le plus souvent fermés, parce que le père de Cheryl n’avait pas souvent l’occasion de voir le jour de chez lui, et que Cheryl ne se préoccupait elle-même que peu de la quantité de lumière qui pouvait arriver dans l’habitat.
Néphéline traversa un salon assez morne et plongé dans la pénombre. Elle monta l’escalier en entendant des bruits crépitant indéfinissables. Elle s’attendait à découvrir Cheryl devant un de ces jeux vidéo de guerre, mais ce fut une lumière rouge sombre qui s’échappait de l’écran face à l’aveugle.
Cheryl ne voyait pas le film, mais elle en percevait l’essentiel grâce à un casque, qui traduisait du mieux possible pour son cerveau ce que l’écran montrait aussi. Mais après des années, les aires du cerveau liées à la vision avaient évoluées, et ce qu’elle percevait par cet intermédiaire était irrémédiablement déformé. Les images et les couleurs qu’elle percevait auraient rapidement épuisé quelqu’un de normal, mais elle s’était habituée à ce substitut.
Tandis que quelques hommes en combinaisons de cosmonautes évoluaient à tâtons au travers d’une tempête rouge comme rouille, elle sentit la nausée caractéristique de la présence proche de Néphéline l’atteindre. Elle mit la scène en pause et l’appela.
Che- Bonjour Néphéline. Je ne pensais pas que tu passerais me voir, mais ça me fais plaisir. Tu veux jouer avec moi ?
Néphéline entra dans la chambre et s’installa en silence. Elle parla une fois affalée sur le lit défait. Elle n’avait pas écoutée la question.
Nép- Je me sentait mal chez moi et Prume me manque...
Che- Je sais.
Cheryl resta silencieuse, laissant Néphéline rapidement opprimée par l’absence de sons. Néphéline détestait cela. Elle se redressa en soupirant.
Nép- Qu’est-ce que tu regardes ?
Che- Un drame...Un film d’une trentaine d’années qui est resté assez méconnu...
L’image se relança. On voyait les hommes souffrir, peiner à avancer. Le décor était uniquement constitué de rouges et de bruns variant de l’écarlate au plus sombre. On ne voyait rien de l’environnement. L’image s’abimait et remuait, avant de se fissurer. La caméra était comme à l’intérieur d’un casque qui s’abimait à cause de la pluie de fer. La vue tomba de travers et ne bougea plus. Sous la tempête qui tombait désormais latéralement, on distinguait au loin un humain en combinaison être emporté et peut-être lacéré par les bourrasques. Le dernier disparaissait au loin, vers une zone plus sombre. L’image n’était plus qu’une interminable pluie ocre sur fond de rouges ensuite.
Nép- Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
Che- Si je te le disais...Je serais obligée de te tuer ensuite.
Cheryl souriait d’une façon qui laissait planer un doute sur la plaisanterie. Néphéline détestait ça, mais comprit qu’elle n’aurait pas de réponse. Cela lui importait finalement très peu de toute façon. Cheryl mit fin au film et se leva de son fauteuil. Elle s’étira.
Che- Alors, tu veux faire quoi ?
Nép- Comment ça se passe...Avec Prume ?
Che- Elle avance bien...Un peu trop bien.
Nép- Trop bien ?
Cheryl avança vers son bureau, faisant exactement deux pas. Elle effleura des feuilles et en souleva un paquet qu’elle amena vers son lit. Néphéline les récupéra dans les mains tendues. Elle passa un instant à lire la première page, puis feuilleta à la vas vite.
Nép- Ça fait beaucoup de chansons. Tu as fait tout ça ?
Che- Trouvé plutôt. Je modifie parfois quelques détails, mais aucune n’est de moi. Tu n’imagines pas la quantité de chansons qui ont existées déjà. Je reprends des vieilles qui sont inconnues aujourd’hui.
Nép- Et pour Prume ?
Che- Elle à tout réussi, en quelques mois.
Néphéline agita le paquet de feuilles.
Nép- Elle à sut chanter tout ça ?
Che- D’après mes programmes, elle a beaucoup de talent. Mais elle progresse trop vite.
Nép- Et alors ?
Che- Ça veut dire que c’est peut-être dangereux de continuer à ce rythme. Tu connais sa santé...
Nép- ...Tu conseilles quoi ?
Che- Je ne conseille rien, je dis seulement ce que je sais. Elle a appris à utiliser sa voix à une vitesse anormalement élevée. Et...je ne pensais pas humainement possible qu’une tessiture de voix puisse englober tout l’intervalle de ténor à mezzo-soprano...
Nép- Ça veut dire quoi ? Je ne comprends pas ce que tu dis.
Che- Toi tu à une voix de ténor, moi d’alto, Prume de mezzo-soprano. C’est un classement des voix par les notes qu’elles peuvent couvrir. Ensuite il y’a la hauteur et le timbre. Prume a élargie sa tessiture et son timbre. Tu comprends ? Elle arrive à couvrir un registre plus large que la normale.
Nép- Tous les chanteurs font ça non ?
Che- Oui, mais ils ne changent généralement pas leur voix des basses de ténor aux aigues de mezzo-soprano, c’est trop vaste. Elle pourrait probablement imiter nos voix si elle s’entrainait à ça. Elle imite déjà de mieux en mieux celles qu’elle chante...
Nép- Tant mieux, non ?
Che- Pour une chanteuse, oui, tant mieux. Mais un humain normal n’est pas sensé pouvoir faire ça Néphéline. On n’a pas de muscles pour déformer le larynx ou les membranes qui le protègent autant que je sache. On a normalement un champ de voix bien plus restreint.
Néphéline pouffa de rire sans sourire.
Nép- Qu’est-ce qui est normal ici de toute façon ?
Cheryl ne répondit pas... L’aura noire de Néphéline augmentait en même temps en intensité, sans lien apparent avec la situation. Cheryl soupira, subissant un vertige.
Che- Néphéline, je pense que tu peux commencer à faire des réservations...
Nép- Des qu’elle rentrera, si elle veut toujours...
Che- Ça deviendrait dommage maintenant, qu’elle s’arrête là. Mais oui, c’est à elle de choisir ce qu’elle ferra, et ce qu’elle dira...
~~~
Les mois qui suivirent, la santé de Prume chuta brusquement. Elle attrapait des maladies bénignes, mais n’en guérissait pas. Elle toussait d’abord beaucoup, avait des nausées et des vertiges. Cette rentrée lui fut impossible à effectuer, mais elle refusait de retourner à l’hôpital cette fois ci.
Parce que cette fois, elle avait encore la possibilité de choisir où elle voulait aller, car elle ne perdait pas conscience. Sa décision était sans appel, elle ne voulait pas quitter l’appartement d’Elyne. Elle ne voulait plus voir de chambre d’hôpital ; elle ne l’aurait pas supportée...
Elyne tremblait comme leur mère, mais elles ne se permirent pas de forcer Prume à aller à l’hôpital. Elles allèrent seulement voir un médecin.
Prume avait des symptômes migraineux, mais le médecin lui conseillait d’aller à l’hôpital pour en déterminer les causes précises. Elle voulut se débrouiller, contre l’avis du médecin vu. Ce qu’elle savait mieux que lui, c’était que si son esprit ne tenait pas, son corps lâcherait certainement. Retourner dans ces chambres l’aurait trop blessée mentalement pour qu’elle ne puisse se le permettre ; elle aurait sombrée dans une folie qu’elle craignait terriblement...
Prume passa plus de deux mois à souffrir de symptômes migraineux assez douloureux. Son état variait rapidement, mais sans jamais vraiment s'améliorer. Elyne angoissait, et perdait sa sensibilité aux mots rassurants de sa sœur. Elle voyait sa confiance générale diminuer.
Arriva un jour sinistre. C'était leur anniversaire. Leur mère avait préparée quelque chose, si gentille Éloïse. Il y avait Maya Coppelnheart que Prume reconnut à peine. Il y avait Néphéline Wolframite qui avait eu quinze ans, et ne portait presque plus de couleur rose. Il y avait quelques autres personnes d'âges variés qu'elle ne reconnaissait pas. Il y avait Elyne qui ne souriait pas.
Elyne n'avait pas plus voulue cette fête, partageant la même perte de goût pour les dates que sa sœur... Elyne avait sentie dès l’instant de leur arrivée que cette attention affectueuse de vouloir fêter leur nouvel anniversaire allait avoir un effet opposé à celui escompté. Ils avaient voulus lui faire plaisir, montrer à Prume qu’ils étaient là pour elle, l’aimait et reconnaissaient son âge.
Elle tenta de leur dire ce qu'elle pensait et ressentait. Qu'elle était écœurée, qu'elle méprisait leur attention stupide et insensible, qu’elle ne sentait que son aspect marginal et grotesque déborder dans cette fête qui lui rappelait ses dix ans. Prume sentit quelque chose de terrible s’élever en elle. Un bouillon d’amertume qui se sublimait ce jour-là.
Elle manqua de s’évanouir avant d'arriver à dire autre chose qu’un non. Elle s’enfuit en perdant ses sens et connaissance. Les bruits, les sons, les voix ; tout s’était embrouillé brutalement. Elle s’était peut-être sentie pleurer un instant.
Vingt ans. Elle s'était réveillée dans une chambre, comme si elle avait simplement fait un cauchemar. Une chambre normale, sa chambre d’autrefois, mais le silence régnait... Ce volume d’air où elle avait vu si souvent les fantômes blancs, ces rubans ou serpents, couvert par un plafond couvert d’une teinte unie très mate. Prume ne se souvenait pas de ce qui s’était passé après qu’elle ait fuit la fête. Elle remua, froissant des draps. Le seul bruit qu’elle entendit. Prume se sentait encore sous le choc de ce qu’elle avait vu et vécue quelques secondes la veille... Espérant n’avoir dormie qu’une seule nuit.
Elle se leva et alla vers la salle de bain, où un miroir couvrait tout un mur. Elyne y était déjà, apparemment songeuse. Prume vint se mettre à côté d'elle. Elles ne se ressemblaient en rien d’autre que les couleurs utilisées pour les peindre. Elyne n’osait pas parler, le cœur serré. Elle avait reposé sa brosse et regardait sa sœur dans le reflet, espérant qu’elle lui dise quelque chose.
Pru- On a... vingt ans ?
Ely- Depuis hier, oui...Je suis désolée, je n’étais pas au courant...Je n'ai pas pu les en empêcher...
Pru- Ce n'est pas ta faute, ni vraiment la leur...C'est la faute à mon corps !
Prume frappa le miroir de rage, un malaise horrible commençant à l’envahir. Elyne n'avait jamais vu sa sœur en colère avant et avait fait un pas en arrière par réflexe. Prume sentait la pire des nausées lui prendre le ventre et le broyer. Sa migraine revenait lui brûler le cerveau. Elle se sentait souffrir jusque dans sa gorge avec l’air qui y passait. Une main appuyée sur le miroir, elle releva un visage souffrant vers son reflet. Elle ne supportait plus ce visage.
Pru- Pourquoi mon corps est comme ça ? Pourquoi ?
Elle pleurait de colère et de désespoir, frappant le miroir. Ses cicatrices dépassaient de chaque extrémité de ses vêtements. Elyne était tétanisée, plus terrifiée par les émotions qui s’échappaient que par les actes et paroles maladroites de sa sœur. Prume dégageait quelque chose de largement pire que Néphéline à cet instant. Quelque chose de terrifiant s’échappait, s’évadait hors de Prume, par sa souffrance...C’était sa souffrance même, sa frustration qui se manifestait. Prume sanglotait.
Pru- J'ai l'air d'avoir dix ans ! Pas le double ! J'ai déjà passée plus de cinq ans dans le coma, il faut en plus que j'en paraisse dix de moins ? Pourquoi je n'ai pas grandie en dix ans !
Prume cassa le miroir. De l’éclat et des morceaux tombés, elle s’était entaillé profondément le bras. Elyne l'avait tirée à temps en arrière, pour qu'elle évite la partie supérieure qui s'écrasait. Prume pleurait. Elle ne semblait pas s'être rendu compte que son bras saignait abondamment. Un peu recroquevillée, elle continuait de sangloter. Elyne ne trouvait aucun mot pour atténuer sa douleur. Elle la serrait dans ses bras machinalement.
Pru- Pourquoi ? Pourquoi ? J'ai vue des choses qui n'existaient pas, je vis des choses qui n'existent pas ! Je...
Ely- Tu existes ! Je suis là pour le dire, je le sens, je le sais, tu existes et moi aussi je suis là. Quoi que tu ais vécu et puisse encore vivre, c'est et reste réel ; même si personne ne se souvient l'avoir vu avant.
Pru- Elyne... J'en ai assez. Tu ne te rends pas compte à quel point ça me frustre que tu me tiennes comme ça...
Elyne la lâcha. Prume releva un visage misérable en s’asseyant.
Pru- Tu as un corps qui grandit toi, je suis tellement jalouse de ça... A cause de mes comas, est-ce que je vais pouvoir faire quelque chose de ma vie ? A cause de mon corps je ne pourrais sans doute jamais avoir de famille autre que maman et toi. Que voudrais-tu que je fasse ?
Prume retombant sur le flanc, elle se regarda dans un morceau du miroir, où tombaient ses larmes, brouillant son reflet.
Pru- Regarde-moi... Je n'ai pas changée en dix ans, Ces cicatrices ne sont jamais parties. Même si tu as pu t’y habituer, pas moi...
Ely- Prume...
Son bras saignant abondamment, le sang s'étalait entre les débris scintillant du miroir.
Elyne avait le visage défait ; son monde s’effondrait, et elle n’avait pas la force de réagir. Elle n’avait plus assez confiance en elle pour agir de quelque façon que ce soit...Elle avait perdue toute sa volonté et restait incapable même d’exprimer quoi que ce fût...
Elyne voulait se laisser déborder par les sentiments qu’elle hébergeait, déverser à son tour ce qui la hantait, mais n’y parvint pas. Elle était écrasée, à la merci de sa sœur ; qui n’avait pourtant pas cherchée un seul instant à la blesser. Mais Prume venait de broyer quelque chose en Elyne...
Pru- Elyne s'il te plaît, laisse-moi...
Elyne sentit quelque chose se déchirer dans son ventre. Quelque chose qui avait crié que ce qui venait de se passer était impossible. Un conflit entre acceptation et refus d’une réalité trop affreuse. Elyne sentait et voulait que le désir profond de Prume ne soit pas dans ce qu’elle venait de demander...Elyne ne pouvait pas considérer cette demande comme réelle...Prume ne voulait pas vraiment ça, cette demande n’était dut qu’a la douleur du moment...Elyne tentait de s’en convaincre, sachant que même si c’était vrai, elle était quand même bouleversée. Elle se leva et sortit en tremblant sans arriver à parler. Prume s'étala dans son sang et ses larmes, au milieu des débris, entendant les pas de sa sœur qui s’était mise à courir.
Pru- Qui m'avait dit... Que mon corps ne pourrait pas mourir facilement ? Je ne me souviens plus de rien...
Elle continua son monologue en murmurant.
Pru- J'ai mal partout, dans tout mon être... Qu'est-ce que je vais devenir ? Je vais mourir ?
Elle n'eut pas de réponse. Entre d’autres vagues de larmes, pendant qu’elle perdait lentement conscience, Elyne revint avec quelqu’un pour l’aider...
~~~
Elyne était revenue avec quelques personnes que Prume n’était plus en état de reconnaitre, et l’avaient sauvée de ces quelques ténèbres suicidaires où elle s’était aventurée. Elle avait perdue presque un litre de sang mais avait survécu. Elyne était cependant dans un état de choc qui devait durer désormais pendant que la détresse de sa sœur devenait inquiétante.
Que fallait-il faire ? Elyne y réfléchissait vaguement dans les semaines qui allaient suivre. Elle n’avait plus beaucoup d’énergie, et déjà pour vivre d’elle-même, il lui en manquait désormais. Pour aider Prume, elle se retrouvait encore impuissante et désespérée...
Un jour d’hiver, rentrant chez elle sans entrain, elle passa devant une petite affiche prévenant du prochain concert de Cheryl Rough, dans le grand théâtre. Elle ne la remarqua pas et continua sa route, l’esprit ailleurs.
Il restait cinq mois avant ce concert très important. Un jour de décembre, Elyne retourna voir sa sœur avec des fleurs et le dernier enregistrement de cette chanteuse, Cheryl. C’était une chambre d’hôpital normale, pas comme les espèces de coffres sans fenêtre sur l’extérieur du sous-sol, mais cela restait une chambre d’hôpital... Finalement, Prume préférait être là qu’ailleurs. Une chambre qui n’avait pas ces teintes jaunâtres du sous-sol, mais pas non plus la chaleur d’objets familiers. Un compromis entre le chez soi, l’horreur et une sorte de propreté extrême. Prume ne voulait rentrer ni chez sa mère ni chez sa sœur.
Elle croisa Néphéline dans les couloirs. Celle-ci passa en lui lançant un regard des plus noirs et ne lui adressa pas la parole. Elyne voulut l'appeler mais se ravisa. Néphéline la détestait toujours... Elle arriva finalement à la chambre de sa sœur. Éloïse comptait revenir dès que Prume l'y autoriserai, ce qui n’avait toujours pas été le cas depuis plus d’un mois. Elyne ne voulait plus attendre elle.
Ely- Prume... J'entre.
Elyne entra, trouvent Prume apparemment endormie dans son lit. Elle s'assit donc à côté d'elle et attendit. Il faisait beau dehors. L'atmosphère était désagréable dedans. Prume ouvrit les yeux au bout d'une heure. Elle regarda d’abord le plafond, mais savait que sa sœur était proche.
Pru- Tu as encore quelques mois...
Ely- Pardon ?
Pru- Rien... Qu'y a-t-il Elyne ?
Prume s'adossa au mur contre lequel le lit était. Elle resserra un peu le bandage qui lui entourait le front et une partie de la tête. Elle avait probablement eue une complication qu’Elyne ignorait. Celle-ci soupira. Elle lui répondit avec franchise et l’œil en direction des siens.
Ely- Tu me manquais Prume.
Pru- Toi aussi tu me manque... Mais quand je te vois, ça me complexe sur ce que je suis...
Ely- Je suis désolée...
Pru- Tu ne devrais pas Elyne...Et puis j'attends quelque chose de toi...
Elles restèrent silencieuses pendant un instant très long.
Ely- Qu'est-ce que c'est ?
Pru- Ça n’est pas vraiment utile que je te le dise. Tu dois déjà le savoir...Non ?
Ely- ... Je ne crois pas.
Prume s'attrista. Est-ce qu’elles ne se comprenaient plus ?
Pru- Bon... Tant pis...Mais j'espère que tu trouveras...J’ai...
Ely- Mais. Prume...
Pru- S'il te plaît, je suis fatiguée à cause de ces migraines horribles... Laisse-moi. Laisse-moi pour aujourd’hui...
Elyne se résigna à cette séparation temporaire... Qu'avait-elle ratée ? Elle avait laissé les fleurs et le cadeau sur la table, en espérant que Prume les apprécierait...
Éloïse restait silencieuse ; elle ne se serait pas permit d’imposer un avis, même si elle en avait eu le pouvoir. Elle avait de la peine et de la confiance, de l’amour, et encore le bonheur ; mais elle savait bien n’avoir plus voix au chapitre. Elle était passée en retrait dans la vie de ses filles, et était bien consciente que c’était quelque chose de définitif.
Prume lui répétait que tout irait bien pendant le trajet. Début janvier, quand l’état s’améliorait enfin, Prume retournait donc habiter avec sa sœur. Elyne restait pourtant encore partagée elle aussi. Se sentant même coupable de ne pas être simplement contente de pouvoir l’avoir auprès d’elle à nouveau, Elyne baignait dans un spectre d’émotions encore plus varié qu’auparavant. Toutes n’en étaient pas plaisantes.
Elyne ne savait plus quoi penser. L’ambiance entre elle et Prume redevenait douce, mais plus mélancolique. Il restait quelque chose de bizarre et de douloureux dans les deux esprits. Elles ne se mentaient pas, mais ne parvenaient plus à tout s’exprimer...
Pour Prume, c’était ce qu’elle faisait, et pourquoi elle le faisait. Ces chants qu’elle travaillait avec les talents qu’elle découvrait...Ce qu’elle vivait physiquement, ce qu’elle ressentait généralement, elle l’avait déjà exprimée...Qu’elle chantait, elle n’y parvenait toujours pas.
Pour Elyne, c’était plus diffus, moins concret. Ce qu’elle voulait, elle ne le touchait pas, elle ne le nommait pas. Ce qu’elle faisait dans sa vie n’avait que trop peu d’importance pour elle. Ce qu’elle ne parvenait pas à exprimer, au-delà de l’ensemble émotionnel qui se complexifiait, c’était une affection qui changeait de forme, et qu’elle ne reconnaissait plus entièrement. Elle nommait toujours sa sœur de la même façon, mais le sens des mots avait évolué. Elyne était confuse. Son corps allait bien, mais son esprit continuait de souffrir...
~~~
Elyne eu beau chercher, elle ne trouvait pas ce que Prume voulait. Les mois et semaines précédant le concert majeur de Cheryl au théâtre principal s’enchainaient. Il lui restait bientôt seulement trois mois avant cette date où quelque chose de très important allait changer...
Elyne, en passant par hasard devant une salle de spectacle bien plus modeste que le grand théâtre d’Ibnrushdsina du secteur central, revit le même nom à l'affiche. Cheryl faisait un concert dans cette salle à l'instant où elle passait devant. La séance était trop avancée, et n'avait plus le droit de rentrer. Elyne attendit la fin, espérant pouvoir rencontrer l'artiste. À la sortie des spectateurs, elle força son passage à l'intérieur, se dirigeant jusqu'aux loges. Elle trouva des garçons un peu plus jeunes qu'elle en train de remballer du matériel. Ils la dévisagèrent.
- Vous... cherchez quelque chose ?
Ely- Je voudrais voir Cheryl, c'est important.
Ils s'interrogèrent du regard ; le premier répondit.
- Elle est partie depuis un moment.
Ely- Comment ça ?
- Ben quand elle a fini ses chansons elle est repartie.
Ely- Mais votre concert vient à peine de se finir ! Où est-elle ?
- Rentrée chez elle sans doute. Nous on est le groupe Searne, et on a du matériel à ranger. La chanteuse ne travaille pas directement avec nous en dehors des représentations. Elle s’en va avant nous quand elle est fatiguée, c’est tout.
Elyne sentait que quelque chose clochait dans les explications. Ils la dévisageaient, mais elle n’était pas convaincue que s’était à cause de son apparence. Elyne avait un ton hautain en leur parlant, malgré elle.
Ely- Pourquoi ça ?
- Elle débute, elle n’est pas très endurante sur scène.
Ely- Quel âge elle a ? À quoi elle ressemble ?
- Eh ! Faut payer la place pour ça !
Ely- ... Merci.
Elyne s'en alla, vexée et énervée. Elle s’était retenue d’aller leur donner des baffes. Elle se sentait irascible, les nerfs à vif. Elle savait que Prume comptait sur elle pour quelque chose qu’elle était en train d’échouer. Elle ne supportait pas ce sentiment et cette impression...
Il fallait qu'elle emmène Prume au prochain concert dans cette salle. Elyne s’en alla, sans remarquer l’affiche du concert majeur qui se préparait.
Elyne se sentait sous une pression acide qu’elle s’imposait. Elle réalisait avoir des idées et des principes anormaux, des valeurs aux formes qui ne concordaient que maladroitement avec la réalité où elle vivait. Le monde ne changerait jamais, mais elle restait dans une attitude partiellement incohérente vis-à-vis de ses principes.
Elle ne pouvait pas changer...Elle ne pouvait choisir autre chose, il était essentiel pour elle d’agir selon les choix qu’elle faisait seule, en égoïste. Elle pouvait imaginer et comprendre que sa façon de penser et de vouloir vivre, de par ses choix individuels, ne pouvait pas toujours correspondre à ce que son monde voulait. Et comme son esprit était assez détaché des réalités, il pouvait aussi y avoir des conflits plus concrets que philosophiques. Elle percevait mal les principes du monde, et comme tous ceux qui avaient le sentiment en rêvant de pouvoir voler, avait toujours l’impression que quelque part, cela pouvait arriver ; elle aussi se confortait dans un fantasme éveillé.
Elyne n’était pas adaptée à cette réalité. Corps et âme, elle comprenait ou devinait des différences, des démarcations, entre elle-même et ce qu’elle aurait dut être.
Plus que la normalité ou le conformisme, c’était la logique qui la trahissait. Des logiques biologiques, elle avait une longue liste de leurs trahisons, entre elle et sa sœur. Des choses qui prouvaient que tout chez elles n’était pas franchement cohérent...
Des logiques mentales, elle ne parvenait pas à les nommer, parce que personne ne les connaissait ; mais Elyne sentait chaque instant des éléments qui n’étaient pas naturels. Des illogismes qui faisaient office de pièces maitresses dans les rouages de son fonctionnement mental et psychique. Des bizarreries qui lui donnaient parfois l’impression de ne pas être bien différente de la jeune Néphéline.
Au cœur de ces sentiments déformés, Elyne savait que sa sœur était une part indissociable de sa propre personnalité. Elle ne pouvait simplement pas être décrite indépendamment de Prume ; et l’inverse était certainement vrai.
Au cœur de sa personnalité, en premier principe fondateur, il y’avait ce reflet renvoyant vers celle de Prume et inversement ; de sorte que si l’on cherchait à en comprendre une, on était forcé d’aller voir l’autre, et de rebondir ainsi sans cesse. La vraie base était indistincte. Elyne sentait bien la présence de cet ouroboros fondateur de son identité ; avec tous les illogismes qu’il avait engendré. Elles étaient bien deux, mais elles étaient incapables de se définir en deux identités distinctes. Il n’y avait pourtant aucun lien physique qui aurait permis cela. Il n’y avait rien obéissant à une logique externe qui permettait ses considérations d’être, au final, la réalité de leur mentalité. Comme pour les autres choses de la vie, surnaturelles ou non, cet état de fait était plus facile à accepter s’il pouvait être compris dans sa globalité. Une chose connue, on savait agir en accord avec, et plus généralement la contrôler.
Elyne en parlait avec Prume. Elles passèrent du temps à s’interroger, à comprendre leur façon instinctive de vivre. Et malgré les différences notables dans leurs vies, elles partageaient toujours des conceptions très similaires. Plus que des goûts, c’était des façons de penser et de ressentir qui étaient similaires.
Et elles souffraient toutes les deux de se sentir incohérentes de la même façon... Pour parler de soi, la première chose à laquelle pensait chacune des jumelles était l’autre sœur. Entre ces reflets renvoyés sans cesse, aucune des deux ne trouvait sa place originelle. Elles étaient incapables de se définir dans un contexte autre que celui concret, où elles étaient simplement sœurs jumelles...
Prume acceptant à nouveau de voir Maya, malgré une gêne importante de se retrouver inchangée face à un ami d’enfance, elles en discutèrent aussi avec lui. Elles essayaient de se comprendre et il acceptait humblement de les aider. Maya était leur frère, et était honoré de la plus grande confiance que les jumelles accordaient à quelqu’un. Lui restait un exemple d’humilité et de prévenance qui la méritait toujours.
Maya avait déjà des impressions et des idées, depuis des années concernant les jumelles. Les entendant, elles lui en confirmèrent certaines et infirmèrent aussi naturellement d’autres. Elles parlèrent de ces sentiments qui les intriguaient avec un avis extérieur à elles, et de confiance.
Si le jeune homme reconnaissait dans certaines des impressions et descriptions qu’elles faisaient de leur psychés des symptômes d’un amour fusionnel ; les trois comprenaient qu’il y’avait encore des différences entre ce phénomène connu et comprit, et ce que les sœurs vivaient réellement.
Si elles avaient manquées d’un père, elles ne cherchaient pas chez l’autre de quoi combler des manques, des vides abyssaux. Elles n’idéalisaient rien, elles ne cherchaient rien et ne récupéraient concrètement pas grand-chose non plus l’une de l’autre. Il n’y avait pas de projection sur l’autre de ses propres désirs. Elles n’étaient pas amantes ou amoureuses, et leur lien s’exprimait à un autre niveau.
Elles étaient rattachées l’une à l’autre sans avoir attendue satisfaction ou cherché à obtenir une unité. Au contraire, elles essayaient de comprendre la nature de celle-ci. Il n’y avait pas d’attirance, conditionnelle, passionnée ou intellectuelle particulière, mais rien non plus qui semblait nécessiter cette relation pour être comblé. La relation ne semblait pas s’être développée sur des carences émotionnelles ou psychiques.
Ce n’était pas un amour fusionnel qui les unissait, mais cela en partageait cependant certains traits important. Celui d’une frontière mentale entre les deux êtres devenue très floue notamment. Elles percevaient cependant nettement que l’origine de leur situation n’était pas dans un manque qui les auraient incitées à se rapprocher de la sorte ; mais au contraire dans quelque chose de supplétif...Quelque chose qui avait généré cet état naturellement. Un mouvement qui ne les faisait pas dériver vers une passion ou un aveuglement ; pas plus qu’il n’avait bâti quelque chose opprimant leurs psychismes. Mais cette chose insensible supplémentaire les avait rendues indissociables. Quelque part, elles étaient bien conjointes par un pan de psychisme. Même si celui-ci n’empiétait pas sur leurs personnalités propres et leurs consciences, cela restait quelque chose au moins étrange, au pire d’inquiétant.
Maya avait déjà compris depuis longtemps qu’Elyne ne pouvait pas considérer les autres êtres humains comme des compagnons potentiels à cause de cela. Elyne et Prume étaient forcées de graviter l’une autour de l’autre dans un mouvement illogique mais pourtant réel. Il y’avait un pont réel entre leurs sphères, qui bien qu’encore fortement méconnu, prouvait son existence à chaque instant.
Pourtant, Elyne ne semblait pas gênée par le fait d’être incapable de s’intéresser à l’autre sexe, ou même au sien, dans des relations plus poussées qu’avec Maya. Elyne manifestait un désintérêt simple et total pour la sexualité. Ce qu’elle voulait des autres, c’était des liens comme celui avec Maya, pas autrement.
Le jeune homme ne lui en voulait pas, il l’aimait bien comme elle était. Il comprenait aussi autre chose au fil des discussions ; une réalité qu’il jugeait au final encore plus important que le sens de la situation dans laquelle évoluaient les deux sœurs. Maya comprit que les sœurs étaient plus intéressées par la compréhension de ce système qui les définissait, que par sa destruction.
Les jumelles voulaient trouver une harmonie avec leur situation, pas la faire évoluer vers quelque chose de normal...
Elles ne se souciaient plus de la réalité quand il s’agissait d’elles. Maya ne chercha pas plus à les en dissuader que leur mère. Comme Éloïse, il souriait avec confiance ; il les voyait contentes et ne les encourageait qu’à être heureuses.
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